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"L'anamorphose comme superposition équivoque"



PLANSITE-----SITEMAP-----

 

Janvier 2009

Je me suis longtemps demandé si l'anamorphose pouvait faire partie d'une des trois catégories plastiques de l'ambiguïté des relations spatiales. Bien qu'ayant depuis longtemps placé sur le site une anamorphose publicitaire (ci-dessous), je me disais qu'il n'y avait là aucune ambiguïté, puisque si du point de vue de la caméra, le téléspectateur voyait une image semblant se dresser à la verticale, les spectateurs réels et présents ne percevaient, quant à eux, que des tracés incompréhensibles peints à même le gazon du stade.

 

Anamorphose publicitaire : stade de rugby

 

Ce qui me faisait douter de l'équivoque de l'anamorphose était donc le déplacement obligé du regardeur afin d'en arriver à la seconde image. Ainsi le Cube de Necker, ne demande pas d'être perçu d'un point de vue particulier, pour offrir au regardeur deux perceptions contradictoires : l'une en plongée et l'autre en contre-plongée.

 

Figure réversible : Cube de Necker.

 

Mais plusieurs raisons peuvent expliquer cet écart.
1) En premier lieu, un cliché du réel ne se joue pas de la perception humaine comme peut le faire une image dessinée. Tandis que le premier se déploie dans les trois dimensions de l'espace, la seconde se contente des deux dimensions du support. Ainsi de nombreuses photographies, qu'elles relèvent de la superposition équivoque, de l'alignement ambigu ou d'un contact incertain, perdraient toute leur ambiguïté si nous nous déplacions, ne serait-ce que d'un mètre, dans le réel qu'elles croient si bien restituer. Le Cube de Necker persistera, quant à lui, dans son ambiguïté si nous regardons son image non plus de face mais de trois-quart, alors que les anamorphoses sur papier réclament un point de vue unique et précis pour revenir à l'image initiale étant à l'origine de la déformation.
Regardez votre écran du coté gauche et en vue rasante afin de découvrir l'activité du personnage représenté dans l'image proposée ci-dessous

 

Anamorphose latérale, "Le chieur", gravure populaire, XIXème

 

2) En second lieu, les photographies aux relations spatiales ambiguës ne relèvent pas d'un projet délibéré (comme celle du stade rugby), mais d'une coïncidence fortuite qui accroche l'oeil du passant attentif à ces accrocs de la perception du réel. Ainsi, vous auriez pu passer devant ce papier écrasé au sol par les pas des piétons parisiens sans remarquer, trouver, et encore moins chercher le point de vue sous lequel il apparaît à nos yeux comme un paquet blanc posé à la verticale sur le bitume du trottoir. En cette photographie comme en toute anamorphose, qu'elle soit dessinée sur le papier ou peinte dans le réel à la manière d'un Georges Rousse, vous devez trouver l'endroit où l'image réaliste, connue et reconnaissable apparaît. Et, vous auriez beau tourner autour de cette surface plane, vous ne verriez, de tous les autres points de vue, que des formes informes sans signification particulière.

 

Photographie ambigue : Paquet Plat, Paris.

 

Nous pouvons donc assimiler les anamorphoses à des superpositions équivoques d'un type particulier. Au moins deux caractéristiques les distinguent des autres images de cette catégorie plastique de l'ambiguïté des relations spatiales.
1) En premier lieu, à la différence des superpositions perçues dans le réel, les anamorphoses relèvent d'un projet pensé à l'avance et construit à partir des principes détournés de la perspective fuyante classique.
2) En second lieu, à la différence du Cube de Necker, qui, convenons-en, est, lui aussi, un projet réfléchi reposant sur les lois de la perspective cavalière, les anamorphoses n'opposent pas, en un va et vient incessant, deux visions réalistes d'une même forme, mais se contentent de poser un conflit entre une image apparemment incompréhensible et la figure qu'elle recèle, qui n'apparaîtra qu'à partir du point de vue décidé à l'avance.
3) C'est ainsi que nous pouvons en arriver à un troisième écart : alors que l'ensemble des superpositions équivoques met en conflit deux espaces différents (le concave et le convexe pour le Dièdre de Mach, la plongée et la contre-plongée pour le Cube de Necker), l'anamorphose se contente d'opposer une platitude incompréhensible à une forme tout aussi plane mais réaliste.

Grâce à ce dernier constat, nous pourrions dire que la reconnaissance formelle prédomine, du fait de cette opposition entre un tracé informe et une figure au réalisme évident. Car, tandis que le tracé méconnaissable marque la planéité du support, la figure, enfin reconnue, introduit un espace illusoire. En cela, nous avons, à la manière du Vase de Rubin, qui, quant à lui, est à ranger avec le contact équivoque, l'indissociable association d'une ambiguïté tout autant spatiale que sémantique. C'est ainsi que l'anamorphose relève sans doute plus d'une ambiguïté de la reconnaissance formelle que des incertitudes des relations spatiales, alors même qu'elle ne peut se passer, pour arriver à ses fins, des lois de la perspective, il est vrai détournées et donc, comme l'a si bien dit Baltruisaitis, dépravées.

Enfin pour en terminer, les images présentées sur cette page montrent trois "inventions" des figures ambiguës. Le premier type relève de la découverte inintentionnelle. C'est certainement en raison de ses connaissances en cristallographie que Jules-Albert Necker, confronté à la réversibilité des formes naturelles et de leurs représentations linéaires qu'il avait quotidiennement sous les yeux, eut l'idée de son Cube. Le second type est une construction volontaire et planifiée à partir d'un système géométrique. En cela, n'importe quel individu ayant connaissance des différents tracés et grilles des diverses anamorphoses peut-il construire ses propres perspectives dépravées à partir de l'image qu'il aura lui-même choisie. Il en est d'ailleurs de même de la Tripoutre qui, par des manipulations successives, donne lieu aux trois catégories plastiques évoquées sur ce site (voir le tableau réalisé à partir de la gravure de William Hogarth), et qui par adjonctions infinies de barres (Quadripoutre,...) donne lieu aux innombrables et pourtant structurellement identiques figures impossibles rencontrées sur le web (à ce sujet voir le blog sans fin : http://impossible-world.blogspot.com). Enfin, délaissant le papier et la géométrie, nous avons encore les ambiguïtés de la perception du réel, qui, à la manière de la photographie de la supposée boite blanche posée sur le trottoir, présentée plus haut, prouve que la réalité contient déjà, dès que nous la contemplons à partir de certains points de vue, la totalité des figures ambiguës que l'esprit humain a pu imaginer depuis l'aube des temps.

 

ADDENDUM
Il est de nouveau question de l'anamorphose latérale et de sa classification, possible et éphémère, dans un article récent, paru ou à paraître :
De l'obliquité : déplacez-là !

WEBOGRAPHIE
Liens vers des sites consacrés aux
Anamorphoses

 

 

 

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