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"En avant-En arrière, page 1"

 


PLANSITE------SITEMAP-----

 

Décembre 2025

INTRODUCTION

En avant, en arrière parlera des conflits d'échelonnement des plans dans l'espace. Il est vrai que ce conflit a déjà été abordé dans l'article consacré à la ségrégation de la figure et du fond. Mais, les images choisies alors étaient complexes, alors que nous traiterons ici d'images où nous ne savons pas lequel, des deux plans ou des deux éléments principaux, vient en avant ou passe en arrière.

 

LE PRINCIPE PAR PRINCIPE

.En ce croquis, vous pouvez tout aussi bien voir une vase noir devant un fond blanc, que deux visages blancs et de profil sur un fond noir. Si le Vase réalisé par Edgar Rubin en 1915 est la plus connue, le psychologue de la perception a réalisé de nombreuses autres illusions dessinées.

 

Rubin, "Vase de Rubin", illusion.

 

Avec ce nouveau croquis, que nous appellerons l'l'Imbrication, nous retrouvons la problématique de la figure et du fond : les éléments de cette image ne permettent pas de procéder à la ségrégation qui permet de distinguer l’élément qui s’avance au premier plan pour faire figure, de celui qui est au dernier plan pour constituer le fond. L'indécidabilité de la figure et du fond autorise ainsi deux perceptions possibles et successives de l’image. Soit vous voyez une forme abstraite noire sur un fond blanc, soit vous percevez une forme abstraite blanche sur un fond noir. Et, une fois les deux interprétations perçues, vous pouvez aller de l'une à l'autre comme bon vous semble.
Pourtant, ces deux formes abstraites laissent place à une troisième interprétation, que la figuration du
Vase ne permet pas. Nous pouvons très bien voir là les deux pièces d'un puzzle posé sur une table et ainsi situées à une même distance. D'où l'Imbrication !

 

Edgar Rubin, croquis de la figure et du fond.
 

Quelles sont les différences avec le Vase ? Nous n'avons que deux formes, qui plus est abstraites, qui s’opposent en vis à vis. Ensuite, bien que la répartition autour d’un axe vertical, puisse évoquer la symétrie du Vase, les formes ici présentes ne sont pas symétriques. Puis, nous avons encore l'effet spatial des couleurs. Tout plasticien sait qu'une couleur claire avancera sur un fond sombre, tandis qu'une couleur sombre viendra en avant d'un fond clair. Le problème est que rien ici, faute de forme centrée ou centrale, ne permet de désigner un fond. De même, la quasi parfaite égalité des deux surfaces est gênante en ce que la figure est en général plus petite que le fond. Enfin, la verticalité de formes interdit une interprétation qui en ferait un paysage naturel ou urbain avec ligne d'horizon.
Alors que la figuration même simpliste du Vase rendait sa présence dans le réel plutôt rare, voyons si cette nouvelle figure peut faire irruption dans la réalité. Pour cela, nous allons regarder quelques photos.

 

A. D'ÉQUIVOQUES CONTIGUÏTÉS

1. DEUX PHOTOS
Me promenant à la sortie du tunnel de Bercy, je vis cette colonne. De ce point de vue particulier, elle ne correspondait pas à la réalité spatiale des deux éléments en présence : la partie de mur à gauche et la colonne à sa droite. Maintenant encore, je vois cette colonne venir buter contre le mur qui la cache en partie Cette interprétation spatiale pourrait s'expliquer par le fait que cette colonne parait moins large qu'elle n'est en réalité. D'une part, étant de couleur foncée elle irradie moins que les colonnes suivantes placées dans la lumière. D'autre part, le mur, parce qu'il donne le sentiment de porter une ombre sur elle, paraît couper une partie de sa circonférence.

 

Photo, "Colonn Séparée, 1", ambiguïté spatiale.

 

La réalité est pourtant différente. Cette colonne n'est pas en partie cachée par le mur, puisqu'elle s'en trouve à la même distance que les autres. Rétrospectivement, j'arrive à placer la colonne en avant du mur, mais l'instabilité est telle que les deux interprétations spatiales se succèdent sans fin.
Cette ambiguïté spatiale pourrait provenir du contraste marqué entre la valeur claire du mur et la valeur foncée de la colonne. Car, en théorie, un principe plastique veut qu'une surface foncée avance sur un fond clair, ce qui est le cas ici.

 

Photo, "Colonne Séparée, 2", ambiguïté spatiale.

 

2. D'AUTRES PHOTOS
Cette photo trouvée sur
Flickr (voir lien en bas de page) a été postée en toute connaissance de cause : le photographe posait la question de savoir quel immeuble passe devant l'autre. A survoler l'image, j'ai tendance à placer l'immeuble bleu en avant. Mais dès que l'on observe la taille des fenêtres cet échelonnement n'est plus de mise. Comment, malgré cet élément d'importance, l'immeuble bleu peut-il passer en avant ?
En premier lieu, le bleu joue un rôle prépondérant, mais ce n'est pas sa teinte qui importe. Car en dépit de cette couleur qui pourrait évoquer un ciel d'azur, et en cela un fond, ce bleu pour moi avance. Une loi de la
Gestalt dit que la figure est foncée tandis que le fond est clair. Ainsi, cette règle si simple serait plus forte que le bleu du ciel. Pourtant, d'autres éléments plastiques peuvent encore faire fuir l'immeuble marron. Les fuyantes de cet immeuble, accentuées par la contre-plongée, le font fuir brutalement, tandis que l'immeuble bleu se présente sous un angle presque frontal.
Tous ces détails plastiques permettent la possibilité d'une inversion des plans à la manière de
l'Imbrication. même si nous avons là une verticale rectiligne dépourvue d'éléments imbriqués. C'est ainsi que la séparation verticale de deux plans suffit à jouer un rôle ambigu dans la ségrégation de la figure et du fond.
 

Photo, "Immeuble bleu", ambiguïté spatiale.

 

Avec cette photo prise à l'hôpital Sainte-Anne, nous retrouvons la même ambiguïté spatiale. Vue la finesse de ses lattes en bois (beaucoup plus fines que les pierres du mur), la partie droite pourrait être un édicule (toilettes, poubelles...). De plus sa paroi biaisée, à gauche et dans l'ombre, semble le placer en avant du mur. Ainsi,un espace indéterminé, ruelle ou couloir, le placerait au premier plan en avant du mur.
Malheureusement, cet édicule est un bâtiment recouvert de bardeaux de bois où chaque rangée horizontale représente un étage. C'est ainsi que les deux plans de la photo s'inversent et que la distance entre les deux éléments s'accroît.

 

Photo, "Arbre Gouttière", ambiguité spatiale.

 

Ainsi, en ces trois images à la contiguïté équivoque, les parties les plus foncées viennent se placer au premier plan, en dépit de la réalité spatiale du monde. Mais, il est aussi vrai que d'autres indices plastiques, tels que les tailles supposées ou les fuyantes, peuvent jouer un rôle dans l'ambiguïté des relations spatiales.

Après avoir vu la contiguïté équivoque de deux éléments dans une représentation, nous allons aborder l'alignement ambigu qui peut, lui-aussi, perturber l'échelonnement des plans dans l'espace;

 

B. D'ÉTRANGES ALIGNEMENTS

1. UNE PHOTO
Les Cadres Rouges
, juillet 2016, Villeneuve Lès Avignon.
En simplifiant, nous avons deux plans en cette photographie. Le mur blanc à gauche, portant un grand rectangle rouge et le mur brun à droite sur lequel est posé un petit rectangle. Comme dans les photos précédentes, la partie sombre semble au premier plan, et, cela, en dépit d'indices contraires.
Ainsi, tant la diminution de taille des pierres de ces deux murs que celle des rectangles rouges devraient nous inciter à voir le mur blanc au premier plan.
 

Photographie avec un alignement équivoque.
 

La contiguïté verticale des deux murs joue un rôle à peu près identique à celui de L'immeuble bleu. De la même manière, nous retrouvons la valeur foncée permettant de faire passer le sombre en avant du clair. Mais un autre fait plastique conforte l'ambiguïté spatiale. Nous avons là un alignement équivoque du sommet des deux rectangles rouges.Cet alignement plastique, qu'une loi visuelle de la Gestalt appelle colinéarité, tend à mettre sur un même plan des éléments alignés. L'horizontale, que nous pourrions tracer à la surface de la photo pour relier le sommet des rectangles, renie la diminution de taille du petit rectangle. Cet alignement est si fort qu'il nous laisse imaginer que deux serviettes rouges de taille différente sont suspendues à une même corde à linge.
Mais, si l'alignement peut expliquer la mise sur un même plan des cadres rouges, il ne peut justifier sa mise en avant. Ainsi, ce sont bien les valeurs qui permettent à certains de faire passer le mur sombre en avant du mur clair.
Nous allons maintenant aborder une nouvelle organisation plastique qui perturbe, elle-aussi, l'échelonnement de la figure et du fond.
 

C. DES VALEURS ET DE LA LUMIÈRE

1. UNE PHOTO
Que penser devant cette photo qui évoque une peinture abstraite ou une sculpture exposée dans une galerie ? Nous retrouvons le principe qui met en avant une surface foncée lorsqu'elle est placée sur un plan clair. Ce principe est plus efficace ici qu'avec les photos partagées par une verticale. Car maintenant, le fond englobe sur trois cotés la masse grise et la bipartition de l'image n'est pas de mise.
Mais alors où se situe l'illusion ? Cette masse grise n'est pas un plein situé au premier plan mais un creux qui s'éloigne vers le lointain. Nous sommes devant deux arches ouzbèkes à angle droit qui permettent de circuler dans un bâtiment vouté. La partie blanche étant le mur de façade de la première arche.
Il est à noter qu'au-delà de l'opposition du plein (le convexe) et du creux (le concave), nous avons celle du dessus (la plongée) et du dessous (la contre-plongée). Ici, le convexe s'accorde avec la plongée pour donner lieu à un bloc gris, tandis que le concave s'associe avec la contre-plongée pour montrer les voutes.
Enfin, pour en revenir, à l'hypothèse de la peinture abstraite émise en début de paragraphe, n'oublions pas la possibilité de la platitude totale de toutes ces surfaces peintes sur une toile.

 

Photo avec un échelonnement équivoque, 1.
 

2. UNE AUTRE PHOTO
En un premier temps, vous pourriez voir un disque blanc posé au sol qui serait en partie entouré par une bande courbe faite d'ocre rouge et d'ocre jaune. Le disque ferait ainsi partie du premier plan tandis que la bande ocre serait en son arrière. Malheureusement, un indice de lumière réfute cette interprétation. Nous apercevons deux lueurs qui émanent de la base de la bande ocre pour venir éclairer le sol et le disque.
En fait, comme dans la photo précédente, nous n'avons pas une vue horizontale mais en contre-plongée sur une autre voute. Ainsi, la bande ocre représente l'arc-doubleau de la voute, et le disque est un élément décoratif appliqué sur le mur vertical blanc. Ainsi, encore une fois, ce qui semblait en avant passe en arrière.

 

Photo avec un échelonnement équivoque, 2.

 

Le problème avec cette interprétation est que je ne vois pas une voute venir s'arrêter à une distance apparemment minime d'un mur. C'est ainsi que vous devrez, comme moi, forcer votre regard, pour apercevoir, en lieu et place d'un disque en saillie posé sur un mur, un disque en creux placé au centre d'une voute que l'on peut supposer en coupole.

 

D. DES OMBRES

1. UNE PHOTO
Le Pignon aux Arbres
, Automne 2016, Vincennes.
Nous croyons retrouver le principe d'un découpage vertical favorisant l'ambiguïté de la ségrégation de la figure et du fond. Mais ici, au contraire de
L'immeuble bleu, nul, voyant ces arbres et ces ombres d'arbres, n'envisagerait sérieusement de faire passer un ciel bleu au premier plan. Pourtant, en forçant mon attention, et à me concentrer sur les éléments plastiques pour oublier la figuration, j'en arrive à faire passer le bleu en avant du blanc. De toutes manières, vous aurez beaucoup de mal à faire reculer les arbres "bleus" à leur juste place, car plusieurs éléments plastiques entrent ici en jeu.

- À la manière de L'immeuble bleu,, la valeur plus sombre de sa teinte avance sur le blanc du mur.
- De même le gris moyen des ombres des branches semble fuir, alors que les valeurs foncées des arbres avancent.
- Le flou ajoute encore à cet effet en repoussant les ombres dans un lointain indistinct, tandis que la netteté des frondaisons les place en avant.
- La similarité formelle des frondaisons de l'arbre et de l'ombre portée d'autres frondaisons pose sur un même plan les deux graphismes.
- Le fait que les ombres soient brutalement coupées par la verticale du ciel pourrait vous amener à penser qu'il y a recouvrement du plan blanc par le bleu.

 

Photo avec un échelonnement équivoque.
 

D'un point de vue strictement plastique nous avons moins d'indices qui permettent à ce pignon blanc de rester au premier plan. Seules les épaisseurs des troncs et des branches laissent entendre que les ombres du pignon sont, en raison de la diminution de taille de l'épaisseur des troncs et des branches des arbres, plus proches de nous mais dans le hors-champ.
Et c'est là que nous arrivons au dernier avantage d'un plan bleu placé au premier plan. À délaisser le plastique pour en arriver au sémantique, et, à oublier la diminution de taille qui vient d'être évoquée, beaucoup entendront les ombres du pignon blanc comme étant les ombres portées des arbres situés à droite.
Pourtant, d'un point de vue sémantique, le ciel est et restera le plan le plus éloigné du réel. Mais, comment regardez-vous une photographie ? Comme une représentation réaliste du réel ou comme une surface plane recouverte de lignes, de formes et de couleurs ? Là est la question que vous avez à vous poser : de quel point de vue regardez-vous une image ?
 

2. UNE AUTRE PHOTO
Nous poursuivons dans le domaine des ombres, tout en restant dans la problématique du contact ambigu avec une verticale séparant deux plans.
Mais, ici, plusieurs principes plastiques diffèrent. En premier lieu, la partie foncée paraît la plus éloignée. car elle n'arrive pas à lutter contre la diminution de taille qui oppose les immenses fenêtres de la partie gauche aux minuscules de la droite. En second lieu, ce sont maintenant deux ombres qui produisent une contiguïté illusoire. En dépit de valeurs pourtant différentes ces ombres par leur taille, leur masse et leur forme paraissent contiguës. Ainsi, le chapeau du mitron à gauche arrive au même niveau et semble toucher le sommet de l'ombre foncée à droite. Ainsi, à elles seules, ces deux ombres entretiennent l'ambiguïté spatiale.
Mais nous n'avons plus là une photo qui oppose et renverse le En avant et le En arrière mais le En avant et le Côte à côte. Pour ma part, je ne vois jamais l'immeuble situé à droite passer au premier plan.

 

Photo avec un échelonnement équivoque.

 

 

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WEBOGRAPHIE

http://www.flickr.com/photos/antydiluvian/8264789859/
Savoir si l'immeuble bleu à droite est en avant ou arrière de l'immeuble situé à gauche.

 

 

 

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