THÉORIE

"LE TRIANGLE OU LA PRÉGNANCE DU DÉSIR"

 


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Après la Tripoutre de Penrose et le Vase de Rubin, le Triangle de Kanizsa s’intéresse à la triangulation de la famille nucléaire. Cette image marque en effet l’éclatement des relations familiales, puisque son alignement, qui méconnaît la matérialité du contact impossible ou équivoque, délaisse tout autant l’interdit de l’inceste que la castration symboligène. En tant que figure multiple propice aux conflits d’échelonnements, cette image va donc nous permettre de revenir à l’ambiguïté des relations humaines, après le détour par l’ambivalence des sentiments que la superposition équivoque nous a fait emprunter. Ainsi, nous allons essayer de cerner ce que l’imaginaire du spectateur peut venir inscrire dans ce Triangle, qui termine le parcours formel de nos catégories.

Figure fictive : "Trapèze dit de Kanizsa".Trapマze dit de Kanizsa


Avec le
Triangle, nous retrouvons le schéma ternaire de la Tripoutre et du Vase. Cette figure pourrait en effet se contenter des trois disques entaillés, seuls éléments indispensables au surgissement de la forme fictive. Mais, ces trois disques ne se contentent pas de représenter les différents protagonistes de la famille nucléaire, puisqu’ils nous donnent, par leur disposition et leur découpage, des informations supplémentaires essentielles. La disposition en triangle renvoie tout d’abord aux relations familiales, car chacune des trois surfaces noires est reliée aux deux autres par l’alignement de leur découpe. Mais ces découpes font plus que tisser un réseau de relations, en nous donnant ensuite des informations sur l’état de ses membres. Cette part enlevée aux disques pourrait en effet rappeler le manque constitutif de tout être humain : la séparation d’avec la mère qui fonde une altérité sur laquelle il ne pourra jamais revenir. Manque propre à l’espèce humaine, que ses membres sont éternellement soucieux de combler, et qui les constitue ainsi en sujet désirant. Cette figure offre donc une belle image de la béance, qui vient structurer les individus. Mais, pour que la découpe des disques noirs s’arrête à l’expression du manque, nous devrions percevoir la matérialité de la figure, exercice que le surgissement imposé d’un triangle fictif rend impossible.

Les pointes d’un triangle blanc illusoire donnent en effet l’impression de recouvrir les aplats noirs, transformant ainsi les disques découpés en disques entiers. Le surgissement de ce triangle est rendu possible grâce à la position particulière des découpes des disques : l’alignement plastique renvoie le découpage d’une forme noire à celui des deux autres, produisant l’embryon de continuité nécessaire à la poursuite virtuelle du tracé triangulaire. Ainsi, nous pouvons dire que c’est le manque, lui-même, qui, par sa répétition et l’ordonnancement des découpes qu’il produit, permet à cette forme fictive de surgir. Pire encore, le surgissement ainsi opéré annule et occulte le manque qui le fonde. En réunissant tous ces découpages en un ensemble logique et cohérent, la forme fictive nous donne en fait une information essentielle sur le désir qui la sous-tend et le manque qu’elle recouvre. Nous avons là une belle image de triangulation oedipienne, où le travail commun de l’Oedipe et du contre-oedipe viendrait structurer les relations de la famille nucléaire pour faire croire à la complétude illusoire de ses différents protagonistes. Ainsi, de la même manière que la présence fictive d’une forme masque le découpage matériel des disques, le manque à être des individus serait comblé par une hallucination.

En cela, le triangle blanc s’apparente à un fantasme, et plusieurs de ses caractéristiques ne sont pas sans évoquer une activité hallucinatoire. En premier lieu, cette forme triangulaire ne possède aucune réalité matérielle. Nous avons là une fiction produite par le système perceptif, une hallucination visuelle, qui vaut bien les rêveries éveillées que nous inventons. En second lieu, en modifiant la matérialité perçue des formes noires, le triangle procède à la manière de l’activité mentale du fantasme, qui tend à modeler les représentations que nous nous faisons du réel selon nos désirs. Enfin, pour couronner le tout, il s’impose à nous, sans que nous puissions le refuser et revenir à la matérialité du dessin. Il est vrai que cette dernière caractéristique semble nous éloigner de la définition du fantasme, puisque l’activité fantasmatique est individuelle, qui donne lieu à des scénarios propres à chaque individu. Pourtant, à y regarder de plus près, nous savons bien que si chaque fantasme est unique en ses péripéties, tant sa structure que les grandes catégories fantasmatiques auxquelles nous pouvons le rattacher sont communes à plus d’un, pour ne pas dire universelles. Quel serait donc le sens de cette hallucination contrainte et obligée ?

Le Triangle de Kanizsa nous oblige en fait à contempler un fantasme oedipien, qui semble nous dire, à la manière de la Tripoutre de Penrose, que les membres de la famille nucléaire peuvent être ensemble, à entretenir des relations, de quelque sorte qu’elle soient, égalitaires et fermées. Mais, alors que nous pouvions refuser la Tripoutre en démontrant l’incohérence de sa construction, le surgissement du Triangle s’impose à notre vue, sans que nous puissions renier sa vision ou infirmer son dessin. Cette apparition imposée pourrait signifier l’universalité de l’Oedipe, et à travers l’irrépressible surgissement du triangle blanc, cette figure nous dirait que nous sommes tous passés par cette étape obligée du développement psychique. Ainsi, de la même manière que les lois de la perception nous imposent la vision d’une forme fictive, l’inconscient règle nos désirs. Du point de vue de l’imaginaire, l’illusion ne consiste donc pas tant à voir apparaître un triangle, que de croire que nous pourrions échapper aux lois de l’inconscient. L’imaginaire se sert de la force démontrée des schémas perceptifs pour nous rappeler le pouvoir exorbitant, irrécusable et universel, de l’inconscient. Mais, un dernier problème reste alors à régler : cette figure ne nous conforterait-elle pas dans notre désir incestueux ?

En fait, bien que sa vision soit imposée, nous savons que ce triangle fictif n’a aucune réalité matérielle. En ce sens, le désir qu’il exprime ne prétend pas à la réalité, mais se contente d’être un fantasme démenti par la matérialité du dessin. Ainsi, cette figure est morale en ce qu’elle reconnaît, dès son dessin, le caractère irréaliste du désir qu’elle affiche. À la différence de la Tripoutre de Penrose, elle ne prétend pas offrir à notre vue une construction réaliste, et n’a pas besoin de la butée du réel pour prouver son inanité. Le Triangle ne relève donc ni de la morale répressive de la Tripoutre, ni de la morale explicative du Vase, qui nous laisse libre de notre choix. En fait, le propos de cette figure n’est pas tant de rappeler le désir de l’inceste et son interdit, que de souligner le caractère fantasmatique, et donc illusoire, d’une triangulation égalitaire qui comblerait la demande de chacun. Mais, le Triangle se permet aussi de dévoiler l’universalité de l’Oedipe, cette phase obligée du développement psychique. Car, le surgissement imposé du triangle fictif laisse entendre que nous sommes tous sujets à l’emprise illusoire d’une relation triangulaire inconnue de la réalité. Parce qu’il dévoile l’aspect fantasmatique des relations oedipiennes, le Triangle de Kanizsa peut être considéré comme une figure morale, qui, de surcroît, souligne l’universalité d’un fantasme qui échappe à notre emprise.

ADDENDA

Avant d’en terminer, un dernier problème reste à régler : ce texte, écrit il y a quelques années, ne reproduit pas la classification générale des figures impossibles et ambiguës présentée sur le site. C'est que depuis, j'ai été amené à considérer le Triangle de Kanizsa comme une figure impossible plutôt qu'ambiguë. La raison principale étant que le triangle blanc n'ayant aucune existence matérielle ne peut prétendre à la réalité et donc au possible. Cette nouvelle répartition des figures impossibles et ambiguës n’a pas que des répercussions plastiques. En faisant migrer le Triangle de Kanizsa de l’équivoque vers l’incohérent, nous semblons remettre en cause l’analyse symbolique qui en a été faite (analyse présentée ci-dessus). Pourtant, à relire ce qui a été écrit, nous nous rendons compte que très peu de choses sont à modifier. Par son surgissement illusoire du fond de l’image, le Triangle exprime toujours le fantasme d’une réunion triangulaire. Seul écart : en passant de l’ambigu à l’impossible cette figure ne signifie plus tant l’ambivalence du désir que son interdit. Nous savons que cette forme est fictive et la connaissance implicite de son absence de matérialité affirme avec force l’impossibilité de sa réalité en même temps que de sa réalisation. Pour autant, le Triangle n’est pas une redite de la Tripoutre. Car si cette dernière affiche une réalité dessinée, une image précise et nette du désir interdite de réel, le Triangle, par sa fiction exhibée, met surtout en évidence le caractère fantasmatique du désir, son absence de réalité matérielle, jusque et y compris dans l’image qu’il propose.

 

 

 

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