THÉORIE

"Qu'est-ce qu'un alignement équivoque ?"

 


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L’alignement équivoque est une des trois catégories de l’ambigu. Un alignement équivoque laisse croire que deux plans distants se retrouvent à une même profondeur, ou que deux plans désorientés se dirigent dans une même direction. Ces points de vue particuliers concernent tout autant l'orientation des formes ou des volumes uniques, que l'échelonnement des volumes multiples. La représentation de l’espace devient alors équivoque, puisque deux relations spatiales contradictoires paraissent possibles. Afin d’illustrer ce principe plastique, nous allons prendre différents exemples, célèbres ou inconnus.

A. LA PIPE DE WILLIAM HOGARTH

Commençons par la Pipe, un détail d'une célèbre gravure sur cuivre de William Hogarth, Satire on False perspective, datée de 1754,

La pipe de William Hogarth.

 

Nous avons tout d’abord le sentiment que le promeneur et la femme au bougeoir sont situés à une même distance : cette femme serait en train de donner du feu au promeneur. Pourtant, nous sentons bien que la femme accoudée à l’étage de la maison qui nous est proche ne peut raisonnablement donner du feu au personnage situé au sommet de la colline la plus lointaine du paysage. Malgré cela, la pipe semble se trouver dans le même plan que la bougie. Si nous supposons qu'il n'y a, à ce moment là, ni contact ou superposition des objets, nous obtenons un alignement ambigu. En alignant les objets, Hogarth nous incite à aligner les personnes, à les poser à une même distance pour leur attribuer un même échelonnement dans l'espace. À la différence des véritables alignements, nous ne pouvons cependant poursuivre ici une ligne. Mais, en mettant côte à côte les deux personnages distants et en leur attribuant une même hauteur dans la feuille (la base des deux personnages se retrouve peu ou prou sur la même ligne horizontale), Hogarth travaillait déjà l’alignement ambigu. Dans le contexte narratif de sa gravure, Hogarth peut se permettre de délaisser l’alignement plastique, un tracé matériel rectiligne,, pour lui préférer un alignement conceptuel : l’action supposée de donner du feu. Action supposée puisque le promeneur se contente de fumer sa pipe au loin, tandis que la femme, apparemment mal réveillée, éclaire cette belle journée d’été de la flamme de sa bougie.
Pour une description plus approfondie de ce détail voir :
La pipe de William Hogarth.

B. LE TRIO

"Trio", figure ambigue à alignement équivoque des sommets.
 

À poursuivre avec le Trio, nous allons maintenant observer un véritable alignement plastique. Malgré l’indéniable séparation des volumes, certaines lignes semblent se prolonger d’une forme à l’autre. En masquant la moitié inférieure du croquis et à observer les sommets des blocs, nous pouvons croire que ces trois masses sont situées à une même distance, à l’intérieur d’un même plan : leurs lignes se poursuivant d’une forme à l’autre (vue 1). Mais lorsque nous regardons les bases, le volume central paraît beaucoup plus éloigné, sa base étant plus haute dans la feuille (vue 2). Faute d’un espace suffisamment défini, cette figure présente l’alternative suivante : la mise sur un même plan ou l’échelonnement en profondeur des trois éléments. Pire, dans le cas d’un plan commun aux blocs, nous avons une lévitation, puisque la continuité illusoire des sommets contraint le volume central, plus petit, à s’élever au-dessus du sol (vue 1).

 

Interprétation du "Trio" avec lévitation."Trio", seconde interprétation avec échelonnement.

 

Pour en arriver là, l’alignement plastique (le tracé à la règle et au crayon sur la feuille) utilise le principe visuel de colinéarité, qui veut que notre système perceptif prolonge et réunisse de lui-même des lignes situées le long d’un même axe. Ce principe, hérité des théoriciens de la psychologie de la Forme, nous permet habituellement de poursuivre des formes en partie masquées par un objet qui les recouvre. Malheureusement, ce principe trouve ici une de ses applications malencontreuses, application qui donne lieu à une ambiguïté dans la compréhension des relations spatiales de l’image.

C. LE TRAPÈZE

"Trapeze équivoque", figure ambigue à alignement ホquivoque.
 

Comme nous l’avons dit en préambule, l’alignement équivoque travaille encore l’orientation des surfaces et des volumes. Le Trapèze évoque le Trio en ce qu’il est constitué de trois volumes. Pourtant, ce n’est plus l’échelonnement qui pose maintenant problème. Le bloc central, qui s’éloigne au sol lorsque nous masquons la moitié supérieure du croquis, semble se dresser à la verticale lorsque nous observons son arrière, tout en masquant la moitié inférieure. Cette situation absurde est due à l’alignement de sa ligne arrière avec celle du sommet des blocs qui l’entourent. Nous avons là un conflit d’orientations, où deux interprétations de la direction d’une même masse s’opposent. Et bien que le redressement du volume à la verticale soit impossible, puisque nous voyons sa face avant, le travail conjoint de l’alignement plastique et du principe visuel de colinéarité nous poussent malgré tout à envisager cette hypothèse.

D. PHOTOGRAPHIER UN ALIGNEMENT AMBIGU : ESCALIER VÉNITIEN lien vers la photo

La plupart des formes et des volumes réels possèdent au moins un point de vue sous lequel ils perdent leur intégrité volumétrique (à la manière de la Monopoutre aplatie) ou l’univocité de leurs relations spatiales réciproques (comme le Trio). Avec cette photographie, vous devrez admettre que l’alignement ambigu concerne aussi la perception et la représentation de formes tirées du réel. Ce pan de mur que vous croyez uniforme et plan est en fait constitué de deux parties distantes, séparées par l’escalier situé en son milieu. L’aplatissement de ce morceau de réel est dû à la position du photographe : sous cet angle particulier, les sommets des deux murets semblent se prolonger le long d’une même ligne. Tandis que la photo utilise un alignement continu pour modifier l’échelonnement des plans de cette représentation de l’espace, le photographe, en obéissant au principe visuel de colinéarité, avait une perception erronée de la profondeur du réel.

 

"Escalier vénitien", photographie à alignement équivoque.

 

Pourtant, les effets d’un alignement équivoque perçu diffèrent de ceux de sa représentation. Tandis que la représentation reste à jamais figée, le réel assure la liberté du mouvement et des visions. Ainsi, alors que l’ambiguïté de l’image perdure jusqu’à devenir parfois indécidable, nous pouvons lever l’équivoque du réel. Partant du principe que la réalité est une, un spectateur curieux fera des tentatives répétées pour lever l’ambiguïté d’une perception. Pour cela, il essaiera de glaner des informations supplémentaires par un changement de point de vue. Il n’en reste pas moins que l’ambiguïté de la perception du monde nous révèle les lacunes du système perceptif. À l’emplacement de l’appareil photographique et en dépit de notre vision binoculaire, nous aurions eu à subir un alignement ambigu. Nous avons donc tout autant à nous défier de la perception des images que de notre perception du réel, les principes plastiques ou visuels nous permettant d’appréhender ces deux systèmes étant les mêmes.

 

 

 

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