THÉORIE

"Qu'est-ce que le faux contact ?"

 


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Le faux contact est une des trois catégories plastiques pouvant donner lieu à une impossibilité spatiale. L’utilisation de ce procédé aboutit à des figures fermées, composées d’au moins trois éléments qui, en s’orientant dans les trois directions antagoniques de l’espace, forment une boucle incohérente. La contiguïté et la fermeture sont primordiales puisqu’en supprimant un seul de leurs contacts, ces figures impossibles redeviennent possibles. La plus célèbre de ces figures étant la Tripoutre (voir ci-dessous à droite) inventée par Roger Penrose en 1958. L’importance de la Tripoutre découle d’un postulat simple : cette construction représenterait un parfait et complet condensé de faux contact. En tant que figure fermée sur elle-même, alors que les trois éléments qui la composent s’orientent dans les trois directions antagoniques de l’espace, la Tripoutre serait la figure en-deçà de laquelle l’impossible n’a plus cours, et au-delà de laquelle un même mécanisme se répéterait indéfiniment sous des oripeaux différents. Pourtant, comme nous allons le voir avec notre premier exemple, certains n’ont pas attendu la Tripoutre pour concevoir des représentations impossibles par faux contact.

A. LES POUTRES.

Ce détail d’une gravure de William Hogarth présentait en 1754 une Tripoutre avant la lettre. Devant, les poutres soutenant l’enseigne de l’auberge, nous sommes pris au piège d’un cercle vicieux d’articulations qui composent une boucle incohérente de fausses contiguïtés. Bien que situées à l’intérieur d’un même plan frontal, les deux poutres sont fixées sur deux bâtiments distants, échelonnés dans l’espace. À l’évidence cette situation est impossible. De la même manière, la troisième poutre de la Tripoutre ne peut, en s’éloignant dans la profondeur de l’espace, réunir et raccorder les deux poutres situées dans un plan commun. Ici, ce sont donc les bâtiments et leur position au sol qui jouent le rôle de la troisième poutre, qui, en fermant la figure, rend son articulation impossible.

 

Figure impossible : "Poutres", détail d'une gravure de William Hogarth.Figure impossible : "Tribar" ou "Tripoutre" de Penrose.

 

B. L'ESCALIER IMPOSSIBLE

Au lieu de reprendre le tout aussi célèbre Escalier de Penrose de 1958 (Image hors-site), nous allons, pour des raisons de droit nous contenter de dessins personnels. La première image, bien que constituée de quatre blocs orientés dans deux directions différentes (les deux rampes et les blocs de départ et d’arrivée) reprend tout autant la structure de l'Escalier de Penrose que celle de la Tripoutre. Il est en effet possible de dessiner un escalier impossible à trois éléments comme le montre le croquis suivant :

 

Figure impossible : "Escalier impossible", version à quatre blocs.Figure impossible : "Escalier impossible", version à trois blocs.

 

Malgré leur apparente singularité, nous retrouvons en ces deux escaliers la même problématique du contact et de la séparation. Tandis que la route horizontale du grand escalier sépare les blocs en les reliant par des ponts, la rampe oblique les réunit en les accolant les uns contre les autres, du plus petit au plus grand. De même, tandis que la jonction du palier supérieur et de la première marche joue le contact, la volée de marches du petit escalier exprime leur séparation. Mais avec ce dernier escalier et à la différence de la Tripoutre, nous percevons bien l’endroit où il faudrait rompre le contact, afin d’ouvrir ce cercle vicieux de contiguïtés au possible.

C. PHOTOGRAPHIER UN FAUX CONTACT.

À la différence des figures ambiguës, une figure impossible, étant réputée inconstructible ne peut être perçue dans le réel et donner lieu à photographie. Pourtant, la Tripoutre a déjà donné lieu à deux types de construction différents :

 

Construction de la Tripoutre, 1.Construction de la Tripoutre, 2.

 

Pour cette raison, beaucoup de psychologues affirment que le terme de figure impossible est inapproprié, et Kanizsa préfère parler de figures impensables. Pour ma part, je persiste : une figure impossible telle qu’elle nous apparaît dans son dessin et en raison de l’attente qu’elle fait naître en nous est impossible à réaliser en trois dimensions, et ne peut donc donner lieu à photographie. Comme vous pourrez le voir par vous même, les deux constructions de la Tripoutre utilisent des trucages, des artifices, des procédés qui essayent de rendre par des moyens détournés l’image que nous avons perçue et conceptualisée.
Cette situation exceptionnelle d’une image réaliste impossible à construire dans le réel n’est pas sans poser problème au système de la représentation. Une figure impossible dévoile en un premier temps les possibilités insoupçonnées de la représentation. Alors que les limites du système perspectif à rendre compte de la troisième dimension sont depuis longtemps connues, ces figures montrent la capacité de la représentation à créer une réalité que la réalité ne peut reproduire. La
Tripoutre dévoile la fiction d’une représentation, qui, bien que censée imiter les lois du réel, aboutit à une construction impossible au référent inconnu. En effet, malgré son réalisme, cette figure n’est pas une représentation du réel. L’impossible montre ainsi la capacité du système de représentation à offrir une présentation autonome réaliste dégagée de tout rapport au réel, à offrir des formes dont le réalisme apparent et illusoire révèle l’artificialité du système de la représentation.
Avec une figure impossible la problématique de la représentation se trouve renversée. Alors que nous étions attachés au credo de l’incapacité native d’un système de représentation à rendre compte du réel, le cheminement inverse apparaît tout aussi problématique : le passage de l’image au réel ne se fait plus. Ainsi, alors que nous acceptons sans rechigner l’impossible, qui consiste à représenter les trois dimensions du réel sur les deux dimensions du support, nous avons du mal à admettre cet autre impossible, qui veut que le réel ne puisse contenir une image qui imite la plupart de ses lois. C’est que cet impossible second révèle notre complaisance pour l’illusion qui le précède : l’impossibilité première de la représentation à rendre compte du réel.

 

 

 

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