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"Un faux Poggendorff dans un faux Mantegna"

 


PLANSITE
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Octobre 2010

Ayant épuisé la copie des maîtres classiques (les faux Vermeer étant connus depuis longtemps et son oeuvre maintenant circonscrite) celle des modernes (la quantité astronomique de faux Dali ayant fait chuter les cours), ou bien encore celle des contemporains (Apprenez à faire votre Basquiat chez vous en deux leçons), les faussaires s'attaquent désormais aux illusions d'optique. Ce champ artistique étant encore délaissé par les historiens d'art, certains amateurs, croyant trouver là un nouveau marché à investir, pourraient bien acquérir des copies, qui, pour lors, sont heureusement d'une maladresse telle qu'un regard attentif suffit à les démasquer. Nous allons donc apprendre à déjouer ces nouvelles pratiques.

Un faussaire, dont nous tairons le nom, s'est ainsi permis de faire une copie du Saint Sébastien de Mantegna, exposé au musée historique de Vienne (voir en grand format). Cela étant, sachant cette copie invendable en raison de sa renommée, cet homme indélicat et stupide a cru bon d'y dissimuler une illusion de Poggendorff, dont l'original n'a pour lors jamais été retrouvé. Ainsi, bien que cette image soit reproduite dans tous les manuels de psychologie de la perception, cette manoeuvre aurait pu fonctionner, si le faussaire n'avait commis là de nombreuses bourdes et de lamentables erreurs. Mais avant de dénombrer les énormités contenues en ce supposé Saint Sébastien, il convient de rappeler les principes sur lesquels reposent l'illusion de Poggendorff.

 

Andrea Mantegna, Saint Sébastien, 1457-1459, détail, Musée historique de Vienne.

 

L'illusion de Poggendorff relève d'une mauvaise évaluation par les aires cervicales de l'alignement interrompu des lignes obliques. En cela cette illusion relève de la catégorie plastique de l'alignement équivoque. L'exemple ci-dessous vous induit en erreur en ce que le regardeur, même prévenu et averti, pense que les deux obliques ne poursuivent pas une même trajectoire. Il vous suffira de placer une règle sur l'écran pour vous convaincre du contraire, et malgré cela, vous n'en continuerez pas moins à voir deux lignes obliques décalées. Telle est la force de cette illusion.

 

Illusion de Poggendorff

 

Connaissant cette illusion et certains classiques de la peinture, le faussaire en question a eu l'idée de rapprocher ce croquis aux lignes obliques des flèches reçues par le Saint Sébastien de Mantegna lors de son premier martyre. Et c'est là que commencent les errements d'un faussaire habile mais peu futé..
En premier lieu, nous avons là un anachronisme que le plus simple des plus simplets collectionneurs d'art ne saurait ne pas voir. Si
Andrea Mantegna a vécu au XVème siècle, Johann Christian Poggendorff inventa son illusion en 1860. Poggendorff n'a pu donc réaliser cette huile, copie servile mais, il est vrai, fort habile, du Saint Sébastien de Vienne.
En second lieu à vouloir mélanger les genres et en s'attaquant à un type d'images qu'il maîtrisait mal, le faussaire a commis des erreurs de débutant. C'est ainsi que son illusion ne respecte pas la logique de l'original. À regarder le détail de cette peinture, vous êtes amenés à penser maintenant que les deux obliques de la flèche suivent, en dépit des apparences, une trajectoire commune de part et d'autre du visage qui jouerait ici le rôle des verticales de l'illusion. Il n'en est malheureusement rien, puisqu'à poser une nouvelle fois une règle sur l'écran, vous constaterez que les trajectoires ne se poursuivent pas de part et d'autre du crâne, même si les deux lignes présentent des orientations parallèles. Par cette erreur stupide de tracé, nous en arrivons à une dernière absurdité.
Nous pouvions penser que le faussaire, reprenant
Poggendorff, cherchait à attirer notre attention sur une flèche apparemment disloquée. Mais celle-ci l'étant réellement, notre attention est maintenant attirée par deux flèches. Scrutez le détail et vous vous apercevrez que nous avons à chaque extrémité de la supposée flèche unique un même empennage et pas la moindre trace de pointe. Nous avons donc là deux flèches distinctes, deux flèches qui ne sont pas poser problème. Comment en effet accepter que ces traits décochés séparément pénètrent le crâne de Saint Sébastien selon des trajectoires parallèles alors que l'un provient du sol, tandis que l'autre tombe du ciel. Nul ne pourrait croire que Mantegna, le maniaque du détail, se soit laissé aller à une telle improbabilité. Il est pourtant vrai que les flèches de Saint Sébastien, saint devenu au cours des âges anti-pesteux, avaient une symbolique particulière. Les traits décochés sur ce corps aux plaies béantes signifiait la colère d'un dieu envoyant ses traits divins, la peste céleste, sur une humanité avilie et décadente. Mais pour que cela soit, il faudrait envisager que Mantegna ait accepté d'imaginer un archer décochant sa flèche vers le ciel de telle manière que, dans sa chute, celle-ci vienne se planter dans le crâne du saint presqu'en face de celle décochée du sol. Ce que nous ne pouvons croire et ce qui nous fait dire pour conclure que cette oeuvre ne relève ni d'un peintre de la Renaissance italienne, ni d'un psychologue allemand, mais d'un faussaire au talent pictural gâché par un manque évident de réflexion et de connaissances historiques.

BONUS
Une autre
étrange peinture de Saint Sébastien vue dans une petite église située près de Lugano, image dont je ne peux que vous montrer le croquis fait à une 'époque qui ne connaissait pas encore le numérique.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

CATALOGUE D'EXPOSITION
Saint Sébastien, rituels et figures, Musée national des arts et traditions populaires, novembre 1983 - avril 1984, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1983, ISBN 2-7118-0252-3.
DAMASE Jacques
Saint Sébastien dans l'histoire de l'art depuis le XVème siècle,
préface de François Le Targat, Jacques Damase éditeur, Paris, 1979.

VOIR

MANTEGNA Andrea , Saint Sébastien, 1457-1459, Musée historique de Vienne.

WEBOGRAPHIE

http://www.opticalspy.com/spy-blog/the-poggendorf-illusion
D'après cet article, il y aurait une parde contre l'illusion de Poggendorf dans la
Descente de croix de Rubens.
https://www.scienceopen.com/document/vid/8fc0616b-8d3b-4d7d-83df-bf9eda254c00#main-article-text
Un autre saint, saint Laurent de Ravenne emploie plus ou moins le même procédé. En lisant l'article suivant, vous comprendrez où se situe la pseudo illusion de Poggendorff.

 

 

 

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