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"Un camouflet au camouflage"

 


PLANSITE------SITEMAP-----

 

Octobre 2008

Le camouflage est à la mode en art. Nombre d'artistes s'amusent à camoufler, par le jeu de la peinture sur les corps et les vêtements, des êtres humains dans des lieux divers. Après le mise en peinture dont la seule fonction est d'imiter l'environnement proche, une photo est prise qui, d'un point de vue précis, en arrive presque à faire oublier la présence humaine ainsi recouverte de peinture. Voici quelques liens qui vous donneront un aperçu de cette pratique artistique à la mode :

http://www.designboom.com/weblog/cat/10/view/3738/camoflague-by-liu-bolin.html
Les camouflages de
Liu Bolin sont à connotation politique (le policier) et sociologique (un vieux pékin se cache dans une rue du vieux pékin).

http://www.designboom.com/weblog/cat/10/view/3189/camouflage-art-by-desiree-palmen.html
http://www.desireepalmen.nl/images.php
Les camouflages de Desiree Palmen opèrent parfois une légère critique. Certaines séries sont intitulées "Caméras de surveillance" et certaines photos ont été prises à Jérusalem.

http://www.designboom.com/weblog/cat/8/view/3304/body-art-by-emma-hack.html
Il paraît que c'est du body art (mais light, super light). Un camouflage purement décoratif qui consiste à fondre un modèle posant devant un papier peint.

http://www.veruschka.net/
Sur le site de cette artiste, au premier abord rien de neuf : des femmes nues couvertes de peintures d'éléments végétaux, mais ensuite d''autres femmes nues camouflées dans les bois, la roche, la nature,..

Vous aurez sans doute compris que je n'apprécie guère cette peinture là, et ceci pour de nombreuses raisons. La première concerne cet effet de mode qui parcourt le monde de la Chine à l'Australie. On appelle cela l'air du temps, comme si un souffle divin parcourait la terre pour semer ses idées deci-delà, à une même époque sur tout les continents. Il se pourrait pourtant bien qu'une soufflerie perfectionnée (quelque chose entre la toile mondiale, les revues d'art, et l'internationalisation des galeries d'art) vienne rafraîchir les neurones d'artistes surchauffés par leur réflexion artistique personnelle.

Mais, le pire est à venir, car, paradoxalement, cette pratique picturale nous fait revenir plusieurs siècles en arrière : à l'
imitatio des grecs. Une imitation qui, il est vrai, ne cherche plus à reproduire le réel sur un support plan à partir de techniques picturales, mais consiste à fondre un élément du réel (ici le corps humain) de la manière la plus complète possible dans la toile de fond de l'environnement, en utilisant peu ou prou les mêmes techniques. Ainsi, cette pratique en arrive à rappeler certains topos de l'esthétique grecque antique :
Des raisins peints par Zeuxis furent picorés par des hirondelles. Parrhasios demanda à Zeuxis de l'accompagner dans son atelier car il souhaitait lui prouver que lui aussi était capable d'une telle réussite. Une fois chez Parrhasios, celui-ci le pria de tirer le rideau qui cachait sa toile, mais le rideau était peint. Zeuxis s'inclina alors devant la supériorité de Parrhasios : "J'ai trompé les hirondelles, mais tu as réussi à me tromper moi." Pline XXV, 65 (page 97 de la biblio en bas de page)
On retrouve également cette idée chez Strabon. Il raconte que Protogénès, peiné qu'on prêtât moins d'attention au sujet principal de son tableau qu'à l'un de ses détails - une caille qui aurait réussi à attirer par son naturalisme de véritables oiseaux - effaça le volatile. Overbeck, Nr. 1924 (page 120 de la biblio en bas de page).
Mais la mimesis des grecs s'est ici déplacée. Ce n'est plus tant la réalité qui doit être représentée sur le plan de la toile ou du mur pour qu'hommes et animaux confondus arrivent à s'y méprendre, que la réalité qui vient s'inscrire sur un corps humain afin que ce dernier se fonde dans l'espace tridimensionnel. Nous en arrivons ainsi à la représentation d'une présence absente, qui n'est pas sans rappeler d'autres temps et d'autres moeurs.

Car, à remonter encore le cours du temps, nous pourrions bien en arriver au Jurassique. Chacun sait que le camouflage a permis la survie de nombreuses espèces animales face à leurs prédateurs. Ainsi, nous n'aurions là que la reprise par des artistes supposés humains d'une technique utilisée depuis fort longtemps dans le règne animal. Il est vrai que la fonction du camouflage artistique n'est pas d'assurer la survie de l'espèce humaine (si ce n'est celle de l'artiste). De plus, le camouflage animal utilise des techniques plus élaborées. Car, si en raison du gros plan, le lépidoptère (ci-dessous) peut évoquer les pratiques artistiques évoquées plus haut, la nature ne se limite pas à la surface d'un tronc d'arbre. C'est ainsi que dans l'environnement complexe, composé de plans infinis aux formes variées, et aux couleurs disparates de la forêt malgache, il vous sera difficile de retrouver le lézard uroplatus qui s'y cache.

 

Camouflage animal : lépidoptere

 

 

Camouflage animal : lézard uroplatus

 

Pourtant, ces images me fascinent, et en dépit de tout ce que je viens de dire, quelque chose arrive encore à accrocher mon regard, à ne pas me faire fuir devant ces techniques qui hésitent entre les trucs de l'illusionniste de salle des fêtes de province et les alléchants corps nus peints par ces esthéticiennes qui se prennent pour des artistes lorsqu'elles délaissent le rouge à lèvres pour étaler du rouge vermillon sur la peau de leur modèles posants et poseurs.
Ce quelque chose est que nous retrouvons, toutes choses égales, en chacune de ces images l'ahurissant aplatissement que certaines photographies de
Georges Rousse (http://georgesrousse.com/) ou de Felice Varini (http://www.varini.org/) arrivent à produire. Car, à la différence des animaux cachés au beau milieu d'un environnement qui les cerne de toutes parts, les artistes présentés en début de page proposent presque toujours un corps humain qui, bien que placé au premier plan, n'en va pas moins s'aplatir, se perdre et s'oublier dans l'arrière-plan sur lequel il devait faire figure. Ainsi, à la manière d'un Vil coyote écrasé comme une crêpe par un rocher ou d'un Gros minet laminé par le passage d'un bulldozer, ces êtres de chair renient leur réalité pour être absorbé par la platitude de l'image.

 

BIBLIOGRAPHIE

KRIS Ernst, KURZ Otto,
L'image de l'artiste, légende, mythe et magie, collection Galerie, Éditions Rivages, Paris, 1987

 

 

 

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