Plein et transparent, 42x29,7cm, encre
Bédé: "Plein et transparent", encre et feutre.
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PLANSITE-----SITEMAP----

ANALYSE

Avec ces bandes dessinées composées de deux vignettes, j'essayais d'atteindre les limites de la signification : ce qu'alors j'appelais pompeusement "l'extinction du sens". Mais bien que pompeuse, cette recherche n'en était pas moins originale dans le champ de la bande-dessinée. La mode sémiologique en cours à l'époque (années 70-80) était plutôt à la désoccultation des moyens de production : il fallait dévoiler les mécanismes de la narration. Ainsi, un travelling arrière exagéré permettait-il à Jodorowsky de montrer toute l'équipe du film dans la séquence finale de La montagne sacrée (mais où était-donc le caméra qui filmait le cameraman et le reste de la troupe?). De même, Duane Michals utilisait le même plan mobile dans une série photographique, Les choses sont bizarres, où le hors-champ révélé par les travellings successifs décevait à chaque fois notre attente. Ou encore, Gotlib se permettait de faire commenter les vignettes de sa Rubrique à brac par de petits personnages qui, des cases, s'adressaient directement au lecteur.
Mais la série de planches que vous allez découvrir maintenant s'intéresse plus au processus de la signification qu'à la mise en évidence de ses moyens. Je ne saurais vraiment expliquer cet écart, si ce n'est qu'une phrase de
Beckett m'avait beaucoup marqué : "Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n'était pas minuit. Il ne pleuvait pas." Cette phrase finale de Molloy est peut-être à l'origine de ces images.
À l'époque je pensais avoir atteint par ces systèmes binaires d'opposition, le récit minimum. Nous aurions là, avec ces bandes-dessinées, un équivalent de ce que la peinture contemporaine travaillait depuis longtemps : l'absence d'expression, de figure, d'image, de représentation. Il me semblait alors que le deux était la butée de toute narration, jusques et y compris celle de sa perte. Mais les figures ambiguës m'ont permis par la suite d'en arriver à l'image unique et contradictoire. Il est vrai que la problématique spatiale des figures ambiguës présentées ici s'intéresse à l'aspect formel de l'image, plutôt qu'à son récit. Pourtant, certaines images intermédiaires, car illustratives, m'ont permis de faire la jonction entre ces différents champs de l'image.

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En cette image, nous pouvons hésiter entre deux récits : la voiture roule-t-elle sur une route bordée d'arbres ou bien est-ce un jouet posé sur un branche qui se ramifie peu à peu ? Quelques années auparavant, coincé dans le registre de la bande-dessinée, j'aurais suggéré ces deux interprétations par l'entremise de deux dessins distincts dans deux cases successives. Puis, peu à peu, la figuration a cédé le pas aux représentations de volumes dispersés dans un espace indéfini, déplaçant l'alternative du registre narratif vers le registre formel. Mais, en raison de ce parcours, les figures ambiguës sont pour moi les récits contradictoires de nos vies uniques.

 

 

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