THÉORIE

"FEMMES OU L’AMBIVALENCE DES SENTIMENTS"


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Avec les Femmes (voir ci-dessous à gauche), un même élément peut être perçu de deux manières différentes, et une même matérialité donne lieu à deux interprétations différentes. Car, contrairement au Vase de Rubin (voir ci-dessous à droite), cette figure, comme la plupart des superpositions équivoques, est une double-image. Cette situation, plutôt rare dans le champ de l’ambigu, s’explique par le fait que nous avons là une figure unique. Un élément solitaire, et qui ne se referme pas sur lui-même comme la Tripoutre, ne peut en effet donner lieu à contact. Ainsi, le tracé matériel des Femmes nous interdit d’envisager une contiguïté entre deux éléments distincts. Le seul contact que nous ayons pu déceler est purement conceptuel : en permettant de faire surgir deux images successives de sa masse homogène, cette figure laisse penser qu’il y a une contiguïté totale et parfaite des formes superposées. Mais, plutôt que de voir là des formes inextricablement mêlées, nous pouvons considérer cette figure comme une succession d’images distinctes, irrémédiablement séparées. Les Femmes relèvent donc de la séparation, et nous avons dû convenir qu’une fallacieuse contiguïté réunissait les deux personnages féminins. Mais, les Femmes se distinguent encore du Vase sur un point essentiel. Une figure unique simple ne pouvant travailler l’échelonnement de formes multiples, les superpositions équivoques se contentent de modifier l’orientation de leurs surfaces. Ainsi, nous avons là un ensemble de lignes et de surfaces, constant et jamais dissocié, qui change d’apparence selon l’orientation que nous lui attribuons.

 

Double-image : "Ma femme et ma belle-mère", Hill, 1915.Ambigu de la figure et du fond : "Vase de Rubin", dessin.

 

En venant investir les spécificités plastiques de la superposition équivoque, l’imaginaire modifie son récit. Les Femmes n’offrent ainsi plus que deux interprétations : celles d’une jeune fille et d’une vieille femme. Bien que Hill affirme avoir dessiné sa femme et sa belle-mère, nous percevons surtout l’opposition de la jeunesse et de la vieillesse. Nous aurions là une métaphore sur le passage du temps, si l’incessante réversibilité des interprétations, qui autorise le passage de la vieillesse à la jeunesse, ne nous empêchait de faire de cette équivocité un memento mori. La dimension temporelle étant perdue, ne reste plus que la vision confondue de deux individus différents à une même époque. Le choix qui nous est proposé est donc simple : d’un côté la vieille mère qu’il nous faut quitter pour accéder au statut d’adulte et de l’autre la jeune fille qui va devenir notre femme. Ainsi, nous voyons encore une fois que l’ambigu s’essaye à la résolution de l’Oedipe, plutôt que de continuer à signifier l’interdit de l’inceste comme le fait l’impossible. Mais, les Femmes pouvant marquer l’ambivalence des sentiments, à travers les images successives de la bonne et de la mauvaise mère, une figure plus explicite va venir à notre secours. En 1968, Fisher réalisa une variante de Ma femme et ma belle-mère intitulée Mère, père et fille (voir ci-dessous). Tandis que l’indissociable superposition du trio affiche la circularité et l’égalité des désirs, la successivité obligée des lectures marque l’impossibilité de leur réalisation. Avec cette figure, l’équivoque révèle sa capacité à rejoindre et poursuivre le récit de l’impossible.

item1Fisher, "Father, mother, daughter", triple-image.
 

Malheureusement toutes les superpositions équivoques ne donnent pas lieu au même récit. Car les ambiguïtés géométriques évoquent autre chose. À regarder en effet, le Cube de Necker (voir ci-dessous) ou le Parallélogramme, deux narrations imaginaires s’offrent à nous : soit nous sommes en dessous, inférieurs et soumis, soit nous volons au dessus, supérieurs et dominants. Cette fois, il ne nous reste plus que les visions antithétiques d’un seul et même élément à une même époque. Cette éventualité n’est pas sans rappeler l’ambivalence des sentiments, qui veut que nous puissions simultanément ou successivement haïr et aimer la même personne. La superposition équivoque arrive à exprimer cette ambivalence, car ce n’est pas tant l’objet qui change, que la perception que nous en avons, et la projection que nous portons sur lui. Mais l’ambivalence apparaît aussi à travers la figuration des Femmes. Ce personnage unique offre tout autant l’image de la bonne mère, grâce à la jeune femme qui incarne la beauté et la douceur, que celui de la mauvaise mère, à travers la vieille femme qui affiche laideur et méchanceté. Ce dessin imite non seulement le travail de l’inconscient en nous présentant deux images antithétiques d’un individu en un ensemble formel unique, mais il prend encore en charge un discours important de notre vie inconsciente : les sentiments ambivalents portés à notre mère, qui se succèdent sans fin, de notre naissance jusqu’à notre mort, depuis sa jeunesse jusqu’à sa vieillesse.

 

Figure réversible : "Cube de Necker".
 

Si le Vase de Rubin repose sur l’ambivalence du désir, nous pourrions dire que la superposition équivoque marque encore l’ambivalence des sentiments. Ainsi, tandis que les ambiguïtés d’échelonnement révéleraient notre point de vue incertain sur les relations humaines, l’équivocité de l’orientation, du fait qu’elle s’applique à des figures uniques, signifierait l’ambivalence des sentiments que nous portons aux êtres humains.

 

 

 

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