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"Batman ou le double récit masqué"


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PLANSITE
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Octobre 2007

Ainsi, une bouche ouverte, une gueule hurlante serait cachée dans le logotype de Batman. Nombreux sont ceux qui penseront que les projections fantasmatiques d'un névrosé ordinaire sont capables de tout. Et je suis bien d'accord avec eux. Pourtant, le bon obsessionnel que je suis ne va pas moins poursuivre le récit graphique ébauché dans la page précédente afin d'en faire un récit psychique. Les plus patients vont donc, une nouvelle fois, subir une psychanalyse de salon, échappant ainsi à la psychanalyse de comptoir, qui, pour lors, reste à inventer (manque cruel auquel certains pourraient s'intéresser).

LE ROMAN FAMILIAL DE BATMAN

Avant de devenir Batman ce super héros sans super pouvoirs, Bruce Wayne est le fils du Dr. Thomas Wayne et de Martha Wayne, deux riches bienfaiteurs. Bruce mène une enfance heureuse jusqu'à ses 8 ans, âge auquel il assiste au meurtre de ses parents à la sortie d'un cinéma par un voyou du nom de Joe Chill. Sans cette scène inaugurale (primitive pourrait-on dire, tant l'écran de cinéma fait écran), le personnage n'existerait pas, ou, pour le moins, ne serait qu'un justicier parmi tant d'autres qui aurait très bien pu terminer sa carrière en sergent de rue, désabusé des abus si ce n'est celui de l'alcool, à Gotham City. C'est ainsi que les deux créateurs de Batman,
Bob Kane et Bill Finger ont déclaré qu'il n'y a rien de plus traumatisant que d'assister au meurtre de ses parents. Ce que personne, en dehors de ceux qui ont pu subir des événements encore plus pénibles, ne contestera. Mais cette scène inaugurale est la bienvenue, qui peut, à elle seule, expliquer la présence de la bouche que certains perçoivent tandis que d'autres la nient.

LA DOUBLE LECTURE DE LA DOUBLE-IMAGE

Ainsi, la deuxième image pourrait ne pas être qu'un simple raté graphique, mais devenir le lapsus dessiné qui permet de condenser, en une image unique, l'alpha et l'oméga d'une vie de papier. Car, à bien y regarder, que peut-on dire de cette bouche ? Elle n'est pas si dévorante que l'annonçait impudemment la page précédente. Cette bouche édentée n'est pas tant celle de
Saturne dévorant ses enfants que celle d'un bébé que la percée de dents arrondies et clairsemées fait brailler. En cela, cette bouche fait écho à certaines bouches vues en d'autres images. Ainsi, le Charlie Brown présenté ci-dessous n'est pas loin de la gueule de Batman, et d'autres bouches de bandes dessinées, qui pour lors m'échappent, sont encore plus proches du logotype qui nous intéresse.
Nous aurions donc là une synthèse du récit batmanien : l'enfant qui hurle en assistant au meurtre nocturne de ses parents et le justicier qui, sortant de ce cri primal, passera sa vie, tout aussi nocturne, à pourchasser le mal. Mais, tous ceux qui perçoivent cette image de façon univoque auront du mal à admettre cette double interprétation. Et, c'est pour ces incrédules, ces gens de peu de foi dans l'inconscient humain, que nous allons poursuivre notre raisonnement jusqu'à l'écoeurement.

 

Charlie Brown hurlant

 

BATMAN ET LÉONARD DE VINCI (non ! là vraiment il exagère !)

Cette bouche que l'inconscient perspicace d'un graphiste aurait placé là exprimerait ainsi la part enfouie du super héros de fiction. Tandis que la chauve-souris serait le symbole de la force nocturne insaisissable, la bouche renverrait à une scène archaïque, cause et origine de ce besoin infini et à jamais insatisfait de justice et de revanche.
Si l'image dans l'image ou la symbolique dans la symbolique ne sont pas des procédés nouveaux, certains auront sans doute remarqué que l'association d'un animal volant et de la bouche d'un enfant possède un précédent théorique célèbre : l'analyse que
Freud a pu faire de La Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Anne de Léonard de Vinci. Bien que contestée (par Schapiro et d'autres), des pans entiers de cette application inaugurale de la théorie psychanalytique à une oeuvre d'art restent valables (voir Eissler, bibliographie en bas de page).
Commençons par l'image. Le croquis présenté à droite met en évidence l'oiseau qu'
Oskar Pfister a débusqué dans la peinture après avoir lu l'analyse que Freud en avait faite. Si, nous avons bien là une double-image qui associe un animal volant à la bouche d'un enfant, des différences existent. Tandis que le logotype de Batman travaille la figure et le fond de l'image à la manière du Vase de Rubin, Léonard s'est contenté de travailler la figure. En cette peinture, une même surface colorée peut, selon l'orientation choisie, apparaître comme étant un drapé classique ou la silhouette d'un oiseau de proie. Ainsi, alors que la chauve-souris semble surgir de la bouche béante d'un enfant, le rapace se contente, quant à lui, d'effleurer de sa queue la joue de Jésus.

 

Léonard de Vinci, "La Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Anne"Oskar Pfister, croquis avec oiseau caché de "La Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Anne" de Lホonard de Vinci

 

Mais ce n'est pas tant la forme graphique qui est intéressante que les récits qui s'ensuivent et nous amènent à poser la question suivante : Léonard ne serait-il pas le Batman des temps anciens ? Posée ainsi, la question semble d'une terrifiante absurdité, pourtant, certaines coïncidences s'avèrent troublantes. De même que nous avons perçu la correspondance entre la double-image du logotype et le scénario à jamais répété des aventures de Batman, voyons le rapport que, d'après Freud, cette peinture entretient avec la vie de Léonard.
Au verso de l'un de ses écrits
Léonard note le fait suivant :
Je parais donc avoir été destiné à écrire de manière si approfondie au sujet du milan car, dans un de mes premiers souvenirs d'enfance, il me semble que, lorsque j'étais au berceau, un milan vint et m'ouvrit la bouche avec sa queue et me frappa avec une telle queue à l'intérieur des lèvres à maintes reprises.
Freud en était arrivé à la conclusion que l'oiseau était un symbole maternel, qui, en l'occurrence, était ici une mère affectueuse. Il se trouve cependant que Léonard était un enfant illégitime que sa mère Caterina a dû abandonner à son amant lorsque ce dernier se maria avec sa première femme qui s'avéra stérile. Nous retrouvons ainsi la séparation brutale d'un enfant et de sa mère (le père pouvant ici être associé à l'image du mauvais père, ancètre renaissant de Joe Chill). Ainsi le meurtre des parents de Batman à la sortie d'un cinéma possédant écran pourrait faire écho à ce souvenir écran de Léonard. Car les commentateurs ont souligné que le souvenir relaté par l'artiste était un motif littéraire bien connu de l'antiquité : une figure imposée de l'hagiographie des héros. D'après les récits grecs ou d'autres plus tardifs, nombre d'artistes ou d'hommes illustres auraient connu la même scène inaugurale de leur gloire à venir : des oiseaux ou des abeilles venant se poser sur les lèvres du nourrisson dans son berceau.
Pline, par exemple, écrit qu'"un rossignol chanta sur la bouche de Stéchisore enfant", lequel devint un grand poète lyrique. D'après Pausaunias, "le jeune Pindare s'endormit dans la chaleur du midi. Des abeilles volèrent à lui et déposèrent sur ses lèvres de la cire, lui faisant le dont du chant." Dans toutes ces légendes antiques, le présage se situe sur la bouche, le lieu du discours, et plus spécialement du souflle ou de l'inspiration... (Schapiro p. 104).
Ainsi, en un dernier retournement, et à revenir à l'image, nous pourrions penser que le logotype n'est que la reprise moderne d'un récit archaïque, qui partant de la Grèce antique et passant par
Léonard de Vinci vient pour lors se clore sur Batman. Chaque époque possède les héros qu'elle est à même de produire.

PAGE PRÉCÉDENTE : Le logo ambigu de Batman, page 1

 

 

BIBLIOGRAPHIE

EISSLER K. R., Léonard de Vinci, Presses Universitaires de France, Paris, 1980.
FREUD Sigmund, Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Collection Idées, Gallimard, Paris, 1977.
SCHAPIRO Meyer, Léonard et Freud : une étude d'histoire de l'art, dans Style artiste et société, Collection Bibliothèque des sciences humaines, Gallimard, Paris, 1982.

 

 

 

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