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"Tant et tant de N"


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PLANSITE
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Juin 2008

Il n'y a aucune différence entre ces deux images. Bien sûr, l'une est en couleurs et l'autre en noir et blanc. Bien sûr, l'une est presque figurative tandis que l'autre est presque abstraite. Bien que tout cela soit exact, il n'y aucune différence sémantique, ou, avant même de parler d'une quelconque interprétation de quelque ordre qu'elle soit, aucune différence structurelle. Car, rien ne distingue ces deux images, où un élément central, proche dans un cas, lointain dans l'autre, vient illusoirement s'immiscer entre les deux autres situés à une même distance à l'intérieur d'un même plan.

 

Dessin ambigu : Contact équivoque de personnagesDessin ambigu : Contact équivoque de volumes

 

Ainsi, que ce soit par l'alignement équivoque ou par le contact ambigu, ces deux dessins parlent d'une même séparation : de cette tentation que nous avons pu connaître qui consiste à vouloir séparer ce qui est uni à l'intérieur d'un même plan, et qui, en cela, n'a pas, symboliquement parlant, vocation à être séparé.

L'ALIGNEMENT APLATIT, RÉUNIT ET RAPPROCHE.

À la différence de tous les alignements plastiques que vous pourrez trouver sur le site, l'alignement présent dans Jalousie (ci-dessous) relève en grande partie du sémantique. Ainsi, en dépit de la distance qui sépare le personnage du premier plan de ses congénères, nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer que le parasol vient abriter le personnage situé à gauche, tandis que l'épée repousse le bonhomme de droite. Cette proximité des objets et des personnes, sans être un contact, semble, en raison de la fonction connue et reconnue des objets, poser sur un même plan les éléments échelonnés dans l'espace de la représentation.

 

Dessin ambigu : Contact équivoque de personnages, 2

Mais du point de vue graphique, nous avons là un premier alignement équivoque qui use de la proximité et du parallélisme des éléments en présence (pied du parasol et personnage de gauche, lame de l'épée et personnage de droite) pour réunir ces motifs épars (comme dans l'exemple proposé ci-dessous à gauche, qui, il est vrai travaille plus l'orientation des plans que leur échelonnement dans l'espace). Puis, nous pouvons trouver un second type d'alignement équivoque. Car, à bien regarder, tous les éléments importants, les petits personnages, le sommet des objets et la tête du bonhomme médian s'alignent, les uns à la suite des autres, à l'intérieur d'une bande légèrement pentue qui traverse la feuille de part en part. En cela, nous ne sommes pas loin du Trio présenté ci-dessous à droite.

 

Dessin ambigu : alignement équivoque de volumesDessin ambigu : alignement ambigu de volumes

 

LE CONTACT ÉQUIVOQUE APLATIT, RÉUNIT ET RAPPROCHE.

Il en va de même avec le contact équivoque. Par d'autres moyens plastiques, le N en arrive au même constat : bien que fuyant et relégué à l'arrière-plan, l'élément central semble se trouver au niveau des blocs verticaux qui l'entourent. Ainsi, par le simple contact graphique de la section avant du volume fuyant et du bloc vertical situé à droite, nous sommes tentés de voir là un contact réel. De même, bien que fort éloigné dans l'espace, l'arrière de ce même bloc fuyant semble entrer en contact avec le bloc vertical situé à sa gauche. C'est ainsi que ces deux contiguïtés graphiques à la surface du papier laissent supposer un contact dans la représentation faussée du réel qu'ils donnent à voir, nous laissant croire à la présence illusoire d'un N.

 

Dessin ambigu : contact ambigu de volumes

 

Une image comme le T exprime de manière simple cette contiguïté équivoque des contours. Le croquis (ci-dessous à gauche) nous laisse ainsi face à deux possibilités. Envisager un contact réel des arêtes qui voudrait que la barre horizontale soit soulevée, on ne sait par quel miracle, par celle qui est verticale. Ne voir là qu'une coïncidence de contiguïté entre un bloc vertical et un autre horizontal, posé au sol en arrière du premier et distant de lui. Et pour ceux qui seraient tentés de croire que ces hypothèses relèvent du cerveau débordant d'imagination d'un plasticien obsessionnel et paranoïaque, il leur suffira de regarder la photo ci-dessous à droite. Deux blocs de carton, blocs bien réels, sont posés sur un bureau : à votre avis ces blocs sont-ils contigus ou distants ? Malheureusement, vous n'aurez pas la réponse visuelle car je n'ai pas pris cette nature morte cartonnée sous un autre angle de vision, et vous devrez croire en ma parole : ces deux blocs étaient séparés de plusieurs centimètres.

 

Dessin ambigu, "T", contact ambigu de volumesPhoto ambigue, "T", contact ambigu de volumes, carton

 

LES N ET LA HAINE

Ainsi, le contact équivoque d'un dessin quasi abstrait et l'alignement ambigu d'une image figurative en arrivent à une même signification : séparer ce qui est réuni. Mais n'oublions pas que ces deux mécanismes plastiques de l'ambiguïté sont aidés en cette tâche par un signe graphique qui les traverse : le N.
Si le N du dessin en noir et blanc n'est ni à démontrer, ni même à montrer (l'explicite de sa forme étant encore redoublée par son intitulé :
N), il n'en va pas de même avec le dessin coloré. C'est que la figuration, en son exubérance native, ajoute force détails que les volumes ignorent. Pourtant à regarder, l'interprétation faite ci-dessous, vous devrez convenir que des N sont bien présents, à peine camouflés dans l'image. Si ce n'est que j'aurais dû terminer le dernier jambage du premier N et le premier du deuxième par la verticale du corps présent au premier plan.

 

Dessin ambigu, alignement équivoque de personnages

 

Avant d'en arriver à la signification de ces N, je vous propose une dernière image (voir l'analyse de l'ombre du poteau), qui, étant prise dans le réel, marque bien le souci d'un individu, névrosé basique assumé et assuré, à voir, trouver, reconnaître et rencontrer des N partout.

 

Photo ambigue, "N", contact équivoque d'ombres portées

 

Après toutes ces images dessinées, fabriquées et photographiées, et la répétition d'une même thématique, une question se pose : "Pourquoi tant de N ?", qui pourrait bien évidemment être formulée de cette autre manière : "Pourquoi tant de haine ?" Vous pourriez lire, quelque part sur ce site, un texte consacré à la symbolique du contact équivoque et un autre qui s'attache à la symbolique de l'alignement équivoque. Mais ces écrits, parce qu'ils relèvent d'une école psychanalytique particulière : Le Comptoir du Café du Commerce, risquent fort de vous rebuter. Il serait donc plus simple de parcourir les lignes qui vont suivre, lignes où il est question de choses que tout un chacun, au cours de sa vie terrestre, aura pu rencontrer ou, au mieux, éviter.
Il n'y a pas d'amour sans haine et il n'y a pas de haine sans amour. C'est ce qui se dit un peu partout : dans les livres de psychanalyse, les cabinets de psychanalystes, les cerveaux de psychanalystes,... Ainsi, vous avez haï vos parents et vos parents vous ont haï. Vous haïssez votre conjoint et votre conjoint vous le rend bien. Vous haïssez vos enfants et vos enfants retiendront la leçon pour l'accommoder à leur façon. Et, quand bien même, vous seriez un orphelin de naissance qui n'a jamais rencontré la femme de sa vie pour engendrer les plus beaux enfants du monde, vous vous haïrez de n'avoir personne à haïr alors que tout le monde se hait autour de vous.

POST-SCRIPTUM
Ce qu'il faut bien nommer l'ambivalence des sentiments permet d'expliquer la présence du N/haine sur le personnage au parasol du dessin
Jalousie. Bien qu'étant à l'évidence objet d'amour, ce bonhomme orangé, par l'attirance non maîtrisée qu'il appelle et la triangulation qu'il implique en arrive à susciter la haine.

 

 

 

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