THÉORIE |
"LE TRIO OU LA PERSISTANCE DU COMPLEXE" |
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Pour en terminer avec le parcours imaginaire des figures impossibles et ambiguës, nous sommes obligés d’en passer par une image personnelle. Le Trio est une des rares ambiguïtés de la figure dont les éléments sont dispersés dans un espace neutre et permanent (voir analyse plastique : fig.A2, tableau 38). En cela, nous pouvons considérer le Trio comme la figure emblématique de l’alignement équivoque, qui, grâce à la véritable séparation de ses trois éléments, devrait nous permettre d’approcher de la fission de la famille nucléaire. Essayons de comprendre le récit imaginaire de cette image.
Avec le Trio, nous retrouvons la quantité d’éléments nécessaire à la représentation de la famille nucléaire. Mais, nous pouvons maintenant attribuer un rôle précis à certains volumes. Du fait de sa taille réduite et de sa position centrale, le bloc central peut facilement être compris comme l’enfant entouré de ses parents. Pourtant, cette première disposition ne suffit pas à fixer les rôles, puisque l’ambiguïté de cette figure naît de la confusion entre ce qui s’élève et ce qui s’éloigne. Un premier regard nous laisse ainsi croire que le bloc central, réellement plus petit, s’élève au-dessus du sol entre les deux blocs qui l’encadrent, tel l’enfant bien élevé d’une famille bien ordonnée. Puis, une deuxième interprétation apparaît, qui imagine le bloc central, posé sur le sol, à l’arrière des deux grands volumes. L’enfant aurait alors grandi, car les dimensions du bloc n’exprimeraient plus tant son infériorité de taille que son éloignement du couple parental. Pourtant, un lien marque encore son appartenance à la cellule familiale : l’alignement du sommet des trois volumes. Cet enfant s’éloignerait dans les limites et dans la direction que sa famille a pu lui inculquer. Pour intéressantes qu’elles soient, ces deux interprétations ne constituent que la partie visible et acceptable du conflit : sa partie sociale. Abordons maintenant la part inconsciente. Sachant que le bloc central ne peut véritablement flotter entre les deux volumes latéraux, la première interprétation suppose une lévitation. Cette lévitation s’apparente à une hallucination, puisque, dans le réel, cette vision illusoire disparaîtrait au moindre déplacement du spectateur, pour rendre aux volumes leur assise normale au sol. Mais, quel peut être le récit de ce nouveau fantasme ? La forme centrale raconte un désir qui s’énonce comme suit : Je voudrais léviter. Cette lévitation là donne à voir l’image d’un trio oedipien fantasmé, où l’enfant, faisant jeu égal avec ses parents, se retrouve à leur hauteur afin de mieux les séparer. Mais, cette situation le rend oublieux de son état infantile : son fantasme a beau l’élever en hauteur au-dessus du sol et des contingences humaines, il reste petit, coincé entre ses parents, arrêté à un stade de développement archaïque. De leur côté, les parents ne verront là qu’un enfant soumis et dépendant, sans se rendre compte que sa position élevée repose plus sur l’alignement illusoire qu’ils lui imposent en l’encadrant, que sur la réalité matérielle d’un véritable développement. La réunion des trois blocs à l’intérieur d’un même plan satisfait donc tout autant l’Oedipe que le contre-Oedipe,, et chacun peut être content de se retrouver là où il ne devrait pas être, dans un enchevêtrement de faux-semblants. La deuxième interprétation, qui aboutit à la séparation de l’enfant de sa famille, suppose que le volume central s’échelonne normalement au sol. En choisissant l’éloignement, la forme centrale nous convie à un second récit, qui cherche à éviter la tentation incestueuse : Je voudrais l’éviter. Pour cela, nous devons abandonner la vision impossible du Trio, reconnaître le caractère hallucinatoire et fantasmatique de la lévitation, pour accepter le réel et ses contingences. Cette deuxième interprétation nous dit que l’enfant grandit lorsqu’il accède à l’autonomie, et qu’il s’éloigne de sa famille pour créer la sienne. C’est en s’éloignant du couple parental que l’enfant peut prétendre à la croissance, puisque l’apparente diminution de taille du bloc central, qui signifie maintenant son éloignement, masque en fait un réel agrandissement. Pourtant, la véritable et totale séparation est encore loin, puisque l’alignement des sommets perdure, qui veut que le bloc central conserve des traces de ses anciennes relations. Cette situation, qui pourrait simplement signifier la simple appartenance à une famille et à une lignée, ne doit pas nous faire oublier la puissance de l’Oedipe. En cet alignement que nous savons maintenant illusoire, peuvent très bien se nicher les restes d’un complexe, qui bien que dépassé, n’en poursuivra pas moins son cours dans la famille à venir, que l’éloignement accepté permettra enfin à l’enfant de créer. Nous pourrions donc croire à la moralité d’une figure qui, oppose l’impossibilité de la lévitation à la possibilité de l’évitation. Mais, la plupart des gens ne voient en cette image que trois volumes alignés par leur sommet. Ainsi, à la différence du Vase de Rubin (ci-dessous à gauche), qui permet d’opérer un choix équilibré entre la coupe et les profils ou leur contact, l’alignement équivoque présente un déséquilibre de ses interprétations, qui veut que la plus difficile à construire, l’interprétation incestueuse, prévale. Nous ne pouvons donc parler d’une morale librement acceptée et mûrement réfléchie. Le Trio reprend en fait le récit du Triangle de Kanizsa (voir ci-dessous à droite un trapèze fictif), puisque le fantasme de lévitation prend le pas sur la disposition possible des volumes au sol, de la même manière que le triangle blanc s’imposait à notre vue, en l’absence du moindre tracé. La lévitation du bloc central ressemble au surgissement du triangle fictif, en ce que tous deux nous gouvernent, en dépit de leur invraisemblance. Mais, alors que le surgissement du triangle résulte d’un mécanisme visuel auquel nous ne pouvons échapper, la lévitation du Trio provient d’une faille du système perspectif, d’un simple mécanisme plastique que nos connaissances des lois de la représentation spatiale échouent à surmonter. Ainsi, bien que l’ambigu de la figure travaille la plasticité des éléments et que l’ambigu du fond s’intéresse à leur perception, un même récit de l’imaginaire semble parcourir les différents alignements équivoques : la prégnance du désir incestueux en arriverait ainsi à modifier notre perception du réel.
Ainsi, l’alignement équivoque n’ambitionne pas une morale de l’image comme le contact équivoque. Car, au contraire du Vase de Rubin qui nous laisse décider notre vision du réel, le choix biaisé proposé par le Trio bat en brèche notre libre-arbitre. Pourtant, alors que la vision de la réunion des éléments à l’intérieur d’un même plan s’impose à nous, la matérialité de l’image a déjà fait le choix irréversible de la séparation. Ainsi, parce que nous sommes réellement arrivés à la séparation des formes, ces images cherchent plus à nous signifier la persistance et la force du fantasme qu’à nous recommander cette voie reconnue illusoire. Comme si avant d’en arriver à la résolution de l’Oedipe, un dernier rappel à l’ordre nous était lancé, qui nous préviendrait que nous serons toujours sujet à la prégnance d’un complexe qui nous dépasse. En cela, le Trio se rapproche du Triangle de Kanizsa en ce qu’il nous dit que la triangulation et ses effets reste universelle, qui, même par delà la séparation, poursuit ses effets.
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