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"Les ombres portées détachées de leur objet"


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PLANSITE
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Avril 2015
 

DE LA DISTANCE DES OMBRES PORTÉES À LEUR OBJET

J'avais tout d'abord classé cette photo dans les images à ambiguïté sémantique, considérant qu'un adepte de l'art trop contemporain pouvait prendre ce chantier stambouliote pour une oeuvre de street-art. Je sais bien que, disant cela, je me place dans la critique la plus stupide qui soit de l'art vivant. Mais, je suis, à chaque fois, tout autant dépité par le Tas de bonbons de Félix Gonzalez-Torres qu'abasourdi par l'indigente analyse qui en est faite sur une page de wiki art consacré à cette oeuvre.
Pourtant, regardant un jour cette photo, je perçus quelque chose qui, depuis sa prise de vue, m'avait toujours échappé : un détail qui permettait à cette image de sortir des trop faciles équivoques sémantiques pour rentrer dans le domaine des ambiguïtés plastiques. Nous avons là une contiguïté équivoque des plus particulières, que je vous laisse pour lors rechercher.

 

"Pelles et Brouettes", photo, Istanbul.

 

En cette image, une ombre semblerait s'être absentée. Ainsi, à bien regarder le manche de la pelle centrale, vous pourriez croire qu'un tampon Photoshop est passé par là afin d'effacer toute trace de l'ombre que ce manche devrait porter sur le mur. Pour un esprit logique, cette ombre aurait dû, plus ou moins, ressembler à celle portée par la pelle située à droite. Pourtant cette ombre n'a pas disparu, elle est là, mais ailleurs, plus loin et différente : cette barre sombre, presque verticale, qui semble surgir du tas de sable au niveau du bras de la brouette située à gauche. Comment expliquer la perte apparente d'une ombre bien présente ? Plusieurs raisons plastiques concourent à cet oubli.

1. En premier lieu, trompé par l'orientation apparemment similaire du manche des pelles, vous n'avez pas imaginé un seul instant que l'ombre de la pelle gauche puisse être aussi éloignée. Mais le presque parallélisme des manches n'est qu'illusoire. Nous avons là, à la surface de l'image, un alignement quasi parallèle de deux tracés. Cet alignement plastique tend à nous faire croire que les deux éléments concernés se dirigent dans une même direction. Mais tandis que la pelle droite s'éloigne de nous pour aller s'appuyer contre le mur, l'autre penche vers la gauche tout en restant éloignée de la paroi. Son manche étant distant du mur, l'objet et son ombre portée se retrouvent disjoints. Nous retrouvons plus ou moins le même phénomène avec les poignées de la brouette renversée à droite.
2. Les lignes obliques sont trompeuses qui, à la surface de l'image, peuvent prendre une infinité d'orientations différentes. Des trois grandes directions qui servent à nous repérer dans l'espace, l'oblique est la direction la plus équivoque (à ce sujet voir le tableau consacré à la Classification des ambiguïtés de lignes). Cette ambiguïté propre aux orientations des lignes obliques a même donné lieu à une illusion trop peu souvent évoquée dans les livres consacrés à la perception : l'illusion de Wilhelm Wundt.

2. Mais, au-delà de cet alignement parallèle trompeur des manches, d'autres considérations plastiques viennent encore contrecarrer nos efforts pour rattacher cette ombre perdue à son objet. Ainsi, à la différence de la brouette, nous perdons beaucoup des similitudes qui nous auraient permis d'associer chaque objet avec son ombre. Tandis que les manches des pelles penchent plus ou moins vers la gauche, l'ombre de la pelle gauche reste verticale, tandis que l'ombre droite est longue et fine, la gauche est courte et épaisse. Ces dissimilitudes d'éloignement, de direction, de longueur et d'épaisseur ne permettent plus à la loi de similarité de la
Gestalt de faire son travail habituel.Ces absences de similarité nous interdisent de réunir en un ensemble commun et logique l'objet et son ombre.

3. En revanche une autre similarité, que nous avons appelée alignement parallèle, joue un rôle trompeur. Comme nous l'avons déjà dit, l'apparent parallélisme des manches nous encourage à leur attribuer une orientation commune alors que ceux-ci divergent de façon notable. Ainsi, je préfère ne pas voir l'ombre manquante, ne pas m'attarder sur cet oubli du soleil, ne pas m'attarder sur cette information temporaire et fluctuante pour concentrer mon regard sur les objets constants.
C'est ainsi que je ne cherche même pas à savoir ce que peut représenter la barre verticale foncée qui raye le mur au dessus de la brouette retournée. Parce que cette barre semble plantée au sommet du tas de sable, je préfère la voir comme un poteau qui y serait planté. Pour cela, je refuse de m'attarder sur l'ombre portée quasi continue qui, sinuant sur le tas de sable, relie la base de la pelle à la base de cette rayure d'ombre verticale sur le mur.

DE L'IMPORTANCE DES OMBRES PORTÉES DÉPORTÉES

Avec ces pelles et ces brouettes, tout le monde aura compris l'importance des ombres portées quant à la lecture que nous faisons de l'espace. Une image qui circule sur le web depuis longtemps montre bien que la position de l'ombre portée par rapport à l'objet qui la produit peut, en s'éloignant de lui, totalement modifier la compréhension que nous avions de sa situation spatiale.
En l'absence des ombres portées, nous aurions eu tendance à voir ces boules posées sur les cases du damier. Mais, dès que l'ombre portée se détache de son objet, nous entrons dans le monde des lévitations, lévitations qui vont des plus simples (ci-dessous) aux plus improbables (voir plus avant).
Pourtant, même en cette image, le dessinateur n'a pas choisi la solution la plus simple. Afin d'illustrer la production d'une lévitation grâce au détachement de l'ombre et de son objet, il suffisait de maintenir un écart constant entre ces deux éléments. En accroissant l'écart entre les sphères et leur ombre portée, nous aboutissons à une lévitation croissante et progressive. Mais, comme nous allons le voir, les choses peuvent encore se compliquer.

Illusion, "Sphères en lévitation".

 

Avec ce genre de photo qui traîne sur le web, bateaux divers situés en des lieux divers, bien que tous ensoleillés, estivaux et maritimes, notre cerveau peut être un moment décontenancé. L'ombre portée, si bien détachée de son objet (la coque du navire), donne le sentiment que ce bateau "flotte" dans les airs au-dessus de l'eau. Nous aurions donc là une lévitation dans le réel. d'un élément d'un poids certain. Mais la photo, tout comme notre système perceptif, n'arrive pas toujours à rendre compte de la réalité du monde.
C'est ainsi que nous ne pouvons voir le plan de la mer, la surface de l'eau. Sur cette surface absente de l'image, un bateau flotte, qui, grâce à la limpidité extraordinaire de l'eau et sous un soleil au zénith, en arrive à projeter son ombre à la verticale sur le fond marin.

 

"Lévitation d'un bateau", photographie.

 

Nous avons plus encore à nous méfier des ombres portées détachées, lorsqu'elles ne sont pas à la verticale de leur objet. Cette situation peut conduire à des incohérences spatiales beaucoup plus difficiles à résoudre. Ainsi, Antonio Tramontano s'est contenté de photographier du linge étendu sur une corde. Le travail sur les lignes et les couleurs étant c'une esthétique qui attire et retient le regard, nous pourrions passer à coté d'un détail aberrant.
En un premier temps, la corde à linge semble s'éloigner de nous vers la droite, en raison de la diminution apparente de la taille du linge. La taille des serviettes diminue régulièrement vers la droite, serviettes qui nous conduisent à ce qui pourrait apparaître comme étant des torchons. Mais, à regarder ensuite l'ombre portée au sol du linge suspendu, nous sommes amenés à voir une tout autre orientation. La corde s'éloigne vers la gauche. Quelle orientation devons-nous choisir ?
En ce qui concerne l'échelonnement des formes, leur profondeur et leur orientation dans l'espace, le sol constituera toujours une surface plus sûre que l'espace, sans plan et sans fin, du ciel. En cette image, les ombres sont donc plus sûres que les objets ! C'est ainsi, qu'en dépit de la diminution apparente du linge vers la droite, nous sommes amenés à constater que la corde s'éloigne vers la gauche, portant des pièces de linge qui grandissent réellement vers la gauche et le lointain. La diminution de taille du linge vers la droite n'était pas apparente, le résultat d'un éloignement progressif dans la profondeur de l'espace, mais une diminution bien réelle des éléments suspendus à la corde. Quant à l'agrandissement, tout aussi paradoxal des ombres vers la gauche, il correspond à une augmentation si importante de la taille des pièces de linge vers la gauche, que cette augmentation l'emporte sur la diminution de taille apparente, diminution consécutive à l'éloignement dans l'espace.

 

"Ombre portée contredisant son objet", photographie.

 

Bien avant que ces images ne circulent sur la toile, j'avais déjà pensé à utiliser les ombres portées tout en les déportant. Ayant réalisé deux dessins ou quatre formes volantes semblaient plus ou moins situées à une même distance du spectateur, j'avais ensuite placé les ombres au sol de telle manière que ces mêmes formes s'échelonnent de manière totalement différente.

 

"Ombres portées, 1", dessin, graphite, 1980-1985.

 

Avec les photographies précédentes, l'ombre portée remporte toujours le possible conflit avec la diminution de taille. Ainsi, nous avons vu que l'ombre portée de serviettes suspendues à une corde l'emportait sur l'orientation apparente des pièces de linge, orientation déduite de la diminution de taille apparente. Mais, en ces deux dessins, la diminution de taille ne joue aucun rôle.
Nous avons donc à faire à un autre conflit. Avec ces dessins, le conflit se joue entre la distance supposée des volumes et l'éloignement qui leur est assigné par leur ombre portée au sol. Le ciel n'ayant pas de plan horizontal, comment en arrivons-nous à attribuer une distance aux choses qui n'ont pas de taille connue. Notre premier réflexe serait de reprendre la règle de la ligne d'horizon : plus un objet est proche de la ligne d'horizon, plus il est loin. Mais, en l'absence de plan du ciel, cette règle n'est guère pertinente, si ce n'est pour certains types nuages ayant des altitudes données. Ce qui nous fait donc croire à une distance commune des trois volumes est l'alignement de leurs bases sur une même horizontale. La barre étant, quant à elle par le jeu du recouvrement, légèrement en avant de la forme ovoïde. Mais, là encore, en l'absence de plan horizontal dans le ciel, comme peut l'être celui du sol, cet alignement ne relève que de la pure coïncidence. Cette coïncidence révélée par les ombres portées qui, d'un dessin à l'autre, attribuent des échelonnements différents à des formes semblables. Ici , en cette situation particulière qui n'aurait pas prévalue sur terre, les ombres portées remportent le conflit avec l'alignement des bases.

 

"Ombres portées, 2", dessin, graphite, 1980-1985.

 

Avec ces images, nous venons de comprendre l'importance des ombres portées quant à la position spatiale des formes aériennes. Comme nous l'avons vu l'espace céleste pose le problème de l'absence de plan horizontal. Ainsi, une forme distante de la ligne d'horizon (très en hauteur dans le champ de l'image) peut tout autant signifier la proximité avec le spectateur qu'une hauteur importante par rapport au sol (ce qui est une forme d'éloignement). A l'inverse, une forme très proche de la ligne d'horizon peut tout autant signifier un éloignement marqué (comme sur terre), qu'une proximité avec le plan du sol et donc, parfois mais pas toujours, avec le spectateur. Le problème est dû au fait que la hauteur des éléments placés au-dessus du sol possède deux fonctions antagoniques : la hauteur signifie tout autant la véritable hauteur par rapport au sol que l'éloignement dans la profondeur de l'espace. Cependant, avec les ombres portées, une règle semble pouvoir être édictée, règle de peu qui ne sera pas d'un grand secours : plus une ombre portée s'éloigne de son objet, plus elle prête le flanc à des situations spatiales ambiguës, étranges ou incongrues. Et, plus encore, plus une ombre portée s'éloigne de la verticale de son objet, plus elle ajoute à l'ambiguïté des relations spatiales.

 

DES EFFETS DES OMBRES PORTÉES USURPÉES

Les ombres portées les plus courantes sont contiguës aux objets qui les fondent. En cela, elles donnent des informations spatiales importantes. Mais, quand bien même l'ombre portée est distante de son objet, cette distance reste source d'informations spatiales. Il arrive pourtant que cette distance, habituellement logique et régulée, soit trompeuse. Nous avons ainsi énoncé que plus la distance entre l'ombre et son objet augmente et plus le risque d'ambiguïté s'accroit. Ainsi la position des poignées de la brouette reste facilement compréhensible en raison du peu d'écart entre les poignées et leur ombre, alors que celle des manches de pelle posait problème. Nous allons voir maintenant quelques photos où l'ombre portée s'avère encore plus trompeuse.
Le
Tapis volant qui circulait sur le web, il y a encore un an, travaille les ombres portées. Avec ce type d'image, nous avons à trouver la juste origine de l'ombre portée au sol. Nous sommes, en un premier temps, trompés par l'alignement plastique : l'ombre située en-dessous du tapis est quasiment à sa verticale. De plus, cette ombre possède plus ou moins la même taille. De ces indices, nous sommes amenés à supposer que nous avons là l'ombre portée au sol du tapis qui volerait ainsi dans les airs alors qu'il repose sur le sable. Ce n'est qu'après avoir perçu les drapeaux éloignés, que nous pouvons imaginer l'ombre portée d'un autre drapeau, situé dans le hors-champ arrière. Cette coïncidence plastique en arrive à produire une lévitation inexistante. En général, notre système perceptif préfère, parmi tous les possibles, choisir la solution la plus simple. Ainsi, lorsqu'une ombre sans origine définie est proche et alignée avec un objet, elle sera considérée comme étant son ombre portée.

 

"Lévitation au Drapeau, photographie.

 

En suivant cette règle, de petits malins arrivent à faire léviter n'importe quel élément du monde réel. Cette autre photographie connue laisse croire à la lévitation d'un personnage immobile alors que nous n'avons là qu'une simple tache peinte sur le bitume en avant de l'individu.

 

"Lévitation humaine", illusion photographique.

 

De même, une simple flèche pourra donner l'impression de flotter au-dessus du sol lorsqu'une ombre crédible aura été peinte autour d'elle en suivant les règles habituelles des ombres portées au sol. Mais, à la différence des véritables ombres portées, la limite de ces différents trucages est que nous devons les percevoir d'un point de vue bien défini. Dès que nous nous déplaçons latéralement de quelques pas, l'alignement ne pourra plus jouer son rôle. C'est ainsi que l'alignement plastique (que la Gestalt appelle dans ses lois d'organisation visuelle : loi de colinéarité, loi de bonne continuité,...) est primordial.

 

"Floating Arrow", lévitation truquée, photographie.

 

DES EFFETS DES OMBRES PORTÉES DÉPORMÉES

Jusqu'ici, fausses ou vraies, lointaines, verticales ou décalées, les ombres portées reprenaient plus ou moins la silhouette de leur objet d'origine. Mais nous savons bien que les formes des ombres portées sont tout autant déformées par la configuration du sol que par l'angle qu'entretiennent les rayons solaires avec l'objet d'origine et l'angle de leur projection sur le sol.
C'est ainsi que certains dessinateurs tirent partie de ces déformations pour en faire un récit qui, malheureusement, n'a pas changé depuis l'année 2009.

 

"Palestine Peace", dessin d'humour avec ombre portée.

 

Vous pourriez penser qu'un dessin peut se permettre toutes les libertés avec la représentation du réel. Et que ce genre de confusion formelle relève donc exclusivement de l'image imaginaire ou de l'imaginaire de l'image. Le réel est pourtant si complexe, si varié et parfois si invraisemblable que vous ne devriez pas parler trop vite.
La photographie présentée ci-dessous ne semble pas avoir été retouchée. Ici, au-delà de la coïncidence normale qui veut qu'une ombre portée soit plus ou moins à la verticale de son objet, nous avons une autre coïncidence, une coIncidence formelle qui veut que, d'un certain point de vue, l'ombre portée au fond de l'eau par l'oiseau prenne l'apparence de la silhouette d'un poisson.

 

"Oiseau-Poisson", illusion photographique.

 

Quant à moi, après avoir été abasourdi par la séquence de Paris TexasWim Wenders filmait les ombres des avions, et non l'avion lui-même, lors de leur atterrissage, j'avais dessiné quelques ombres portées cassées par le sol, amplifiant les déformations subies par celles que j'avais vues en ce film.

 

Dessin 134c du carnet 1980-1985.

 

Voila ce que nous pouvions dire, pour l'instant, des ombres portées, apportées par le soleil sur la terre.

 

 

ICONOGRAPHIE

GONZALEZ-TORRES félix
Candy stacks (série : "Tas de bonbons"), tailles diverses, poids divers, formes diverses, à partir de 1990.
http://www.artwiki.fr/wakka.php?wiki=FelixGonzaleztorres

WEBOGRAPHIE

http://img-fotki.yandex.ru/get/6438/137106206.28b/0_ae49c_c48f597c_orig.jpg
Lévitation d'un tapis due à l'ombre portée malencontreuse d'un drapeau.
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mother-palestine-peace-deal.jpg
Dessin politique à partir d'une ombre portée.
https://www.facebook.com/stephanerousseauofficiel/photos/pb.130099557001170.-2207520000.1404217148./220191157992009/?type=3&theater
Ombre d'oiseau volant sur un oiseau posé au sol, photo de
Stéphane Rousseau, humoriste français.
https://www.facebook.com/photo.php?fbid=574167765939930&set=a.395513620472013.87871.392668467423195&type=1&theater
Un bateau lévite au-dessus de l'eau quand son ombre portée est au fond de la mer.
https://www.flickr.com/photos/125750288@N05/14751180787/
Antonio Tramontano propose une corde à linge qui diminue dans un sens tandis que son ombre va dans l’autre
https://www.flickr.com/photos/31843304@N02/14096892687
Lévitation d'un homme couché, Andy Wells, au sol.
BONUS.

ICONOGRAPHIE
Dessin 121a du carnet 1980-1985 : 3 volumes volants aux ombres portées au sol différentes du suivant.
Dessin 121b du carnet 1980-1985 : 3 volumes volants aux ombres portées au sol différentes du précédent.
Dessin 134c du carnet 1980-1985 : Ombres improbables portées au sol et sur les murs.

 

 

 

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