ARTICLE

"Quand un voleur rencontre un plongeur"


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PLANSITE
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Décembre 2012

INTRODUCTION INEFFICACE

Bien que ces images aient été publiées depuis plus d'un an (Carnet 2008-2010, page 28), beaucoup ont pu passer à coté de leur ambiguïté sans apprécier à sa juste valeur leur réversibilité d'orientation dans l'espace. Double ambiguïté d'une double réversibilité qui veut que nous ne puissions affirmer avec certitude la direction dans laquelle se dirigent ces personnages et le point de vue d'où nous les regardons. Dans un article postérieur intitulé Diminution de taille et vue plongeante, ce même feuillet de ce même carnet avait fait l'objet d'une courte analyse en bas de page. Mais, je crains fort que les deux minuscules paragraphes de l'article consacrés à ces croquis ne permettent de mieux appréhender le conflit des orientations : de montrer au regardeur la deuxième vision que nous pouvons porter sur ces voleurs-plongeurs. Il fallait faire quelque chose pour sauver le surfeur perdu.

 

"Voleur-Plongeur", figures réversibles, page 28 du carnet 2008-2010.
 

DES AJOUTS CONSTERNANTS

Conscient de ma propre difficulté à percevoir la deuxième image cachée en ces croquis, je me suis décidé à ajouter des détails corporels aux différentes silhouettes afin d'en préciser tant l'orientation que le point de vue. Après avoir écarté la représentation des yeux, des oreilles, des boutons de vêtements ou lacets de chaussure, éléments dont la présence dans la vision d'une silhouette perçue de dos et en contre-plongée ne permet pas d'appréhender la réversibilité de la figure, j'ai dû envisager une autre possibilité. Ainsi, à ma plus grande consternation, j'ai été contraint d'ajouter un élément corporel, qui, lorsqu'il est dressé, si l'on peut dire à l'horizontale, peut tout autant être perçu de trois-quart arrière que de trois-quart avant. Voici donc les deux interprétations du Voleur aux pieds écartés et au chibre turgescent :

 

Deux interpétations de la silhouette du "Voleur".

Volant au-dessus de nous, la silhouette supérieure nous présente son dos. Si la tête exprime la direction de son vol, ce personnage, qui s'approche de nous par la gauche, se déplace vers la droite pour passer dans notre hors-champ arrière droit.
Bien qu'identique à la première, en présentant son ventre, la silhouette inférieure ne peut que flotter en-dessous de nous. Là encore, à considérer que sa tête exprime la direction de son vol, ce personnage venant du hors-champ arrière-gauche s'éloigne de nous vers la droite.

Voici maintenant les deux interprétations du Plongeur aux pieds serrés et au braquemard turgescent :

 

Deux interpétations de la silhouette du "Plongeur".

Volant au-dessus de nous, la silhouette supérieure montre son ventre. Si la tête exprime la direction de la plongée, ce personnage venant de notre hors-champ gauche se déplace vers la droite pour s'éloigner vers le lointain.
Bien qu'identique à la première, la silhouette inférieure, du fait qu'elle présente son dos, flotte en-dessous de nous. Là encore, à considérer que la tête exprime la direction du vol, ce personnage, qui vient de la gauche, s'approche pour passer dans notre hors-champ arrière-droit.

SUITE IMPROMPTUE ET BURLESQUE MAIS BIEN FICHUE ET COMPLEXE

Cela étant compris, nous allons étudier les relations de voisinage que pourraient entretenir Voleurs et Plongeurs si ils consentaient à se rencontrer dans ce monde flottant qui leur est commun. Feuilletant il y a quelques mois le carnet 2009-2010, l'idée saugrenue m'est venue d'associer ces deux mondes aériens afin d'évaluer la compatibilité spatiale de leurs habitants.
Voici donc la page d'un carnet à venir qui, si dieu le veut, s'intitulera : "Carnet 2012-201X".

 

"Voleurs et Plongeurs", figures reversibles, croquis 1&2.

 

LE CROQUIS SUPÉRIEUR
Ce monde flottant où voleurs et plongeurs se regardent droit dans les yeux, peut, malgré cette apparente sincérité, réserver quelques surprises. Le croquis supérieur offre ainsi quatre interprétations concurrentes de son tracé.
1&2. Le
Plongeur (personnage supérieur) s'approche de nous lorsqu'il est perçu en plongée tandis qu'il s'en éloigne lorsque nous le voyons en contre-plongée.
3&4. Le
Voleur, têtu comme une mule, fait en chacune de ces deux occurrences le contraire de son congénère aérien.
Nous aurions ainsi quatre interprétations spatiales de ce croquis des plus simples. Et tout cela resterait simple si tout cela n'allait peu à peu se compliquer. Lorsque
Voleur et Plongeur sont perçus en plongée, leurs trajectoires, situées dans des plans parallèles, se croisent. C'est ainsi qu'ils se quittent, s'éloignent lentement l'un de l'autre après s'être effleuré le bout du nez. Il en va de même lorsque ces deux là sont perçus en contre-plongée.
Envisageons maintenant une toute autre situation. Imaginez que l'un est perçu en plongée tandis que l'autre est vu en contre-plongée. Essayez, non sans mal je vous l'accorde, de visualiser ces nouvelles trajectoires. Que va-t-il alors se passer ? Situés à l'intérieur de plans inclinés contraires, l'un montant, l'autre descendant, les deux personnages ne peuvent qu'aller à la rencontre l'un de l'autre, pour, calmement et inéluctablement, venir se fracasser le crâne l'un contre l'autre.

Vous pensiez avoir tout vu, mais tout cela n'est encore rien. Car, que ces personnages s'effleurent en se croisant ou se fracassent l'un contre l'autre, nous restons bien sagement à l'intérieur des quatre interprétations définies plus haut. Pourtant, tout n'est là que vision de débutant. Vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez, obnubilés que vous êtes par le nez des personnages. Ces nez alignés à la verticale l'un de l'autre vous font supposer que leurs possédants sont alignés les uns au-dessus des autres. Pourtant, rien ne dit, rien n'affirme, rien ne prouve que le Plongeur est au-dessus du Voleur : il pourrait très bien être situé à un, deux ou trois mètres en-dessous de lui. L'alignement équivoque des nez (mais aussi des extrémités de bras et des pieds) tend à vous faire croire que la silhouette supérieure est à la verticale de la silhouette inférieure.
Enfin, pour essayer d'en terminer avec l'ensemble des possibles, le
Plongeur pourrait être au niveau du Voleur. En ce cas, les deux silhouettes étant situées à l'intérieur d'un même plan horizontal, le Plongeur serait placé à coté et en arrière du Voleur, tous deux formant un angle droit horizontal. Et, à poursuivre leur trajectoire, les deux personnages ainsi perçus viendraient, une nouvelle fois mais d'une autre manière, se fracasser le crâne l'un contre l'autre.

LE CROQUIS INFÉRIEUR
Nous n'avons pas abordé le second croquis de la page crayonnée, dont vous pouvez voir, ci-dessous, une version photoshoppée ci-dessous, et nous ne l'aborderons pas, ou si peu !

 

"Voleurs et Plongeurs", figure reversible, dessin 1.

 

Il serait pourtant intéressant de connaître le nombre de relations spatiales réciproques de ces quatre personnages. À ne tenir compte que des visions empilées de silhouettes perçues en plongée et contre-plongée, nous obtenons au total 16 permutations possibles (merci à Kamel, professeur éminent et émérite de mathématiques). Mais, il est, à l'évidence, impossible de pouvoir les visualiser toutes sans y accorder une attention particulière, attention qui, dans les faits, relèverait plutôt d'une volonté forcenée. Le système perceptif ne va pas si loin, qui, la plupart du temps, se contente de choisir l'interprétation la plus économique et la plus commune parmi les quelques pistes qu'il explore. Parce qu'il doit fournir des informations efficaces dans un délai très court, le système visuel ne peut se permettre d'explorer tous les possibles : il va au plus pressé en favorisant la simplicité.
Pourtant, au-delà des permutations, le fait est que le losange formé par les bras facilite maintenant la vision sur un même plan des personnages, vision qui paraissait plus difficile à obtenir avec le croquis précédent. À poursuivre cette vision unitaire, il se pourrait encore que deux des personnages soient empilés à la verticale tandis que les deux autres s'échelonneraient à l'horizontale dans la profondeur de l'espace. Enfin au-delà de ces interprétations, n'oublions pas qu'en dépit de l'égalite des tailles, la hauteur d'une paire de silhouettes par rapport à l'autre paire ne peut être totalement définie et assurée,
Vous pouvez ainsi comprendre pourquoi je me refuse à quantifier le nombre d'interprétations de ce deuxième croquis.

DES PRINCIPES PLASTIQUES À L'OEUVRE DANS CETTE OEUVRETTE

LA SUPERPOSITION ÉQUIVOQUE
Dans tous les croquis présentés jusqu'ici, un personnage isolé relève du principe plastique de la superposition équivoque. Ce principe est utilisé par le
Cube de Necker, figure réversible des plus connues.

 

"Cube de Necker", figure ambigue par réversibilitホ.

 

Ainsi, à la manière du Cube, un Voleur ou un Plongeur isolé superpose à l'intérieur de son tracé graphique deux interprétations contraires de son orientation et du point de vue sous lequel nous le contemplons. La deuxième interprétation ne vient que rarement à l'esprit, le système perceptif cherchant toujours à offrir une interprétation univoque au regardeur. Mais une fois l'alternative perçue, les deux interprétations deviennent successives, se repoussant l'une l'autre selon le choix, conscient et déterminé, fait par le regardeur. Il est pourtant vrai que la réversibilité des Voleurs Plongeurs n'est pas facile à mettre en place.

L'ALIGNEMENT ÉQUIVOQUE
L'alignement équivoque semble jouer ici un rôle totalement différent de son activité habituelle. Dans l'image ou dans le réel, l'alignement équivoque tend à poser sur un même plan des éléments, réellement (dans la photo) ou imaginairement (dans le dessin) distants. C'est ainsi que la traînée d'avion semble sortir d'une colonne du Palais de Tokyo. Avec l'alignement équivoque, nous avons à subir un aplatissement de l'espace, aplatissement dû à la négation de l'échelonnement pourtant bien réel des éléments alignés.

 

Photo à alignement ambigu : la trainホe d'avion semble poursuivre la direction de la colonne du palais de Tokyo.

 

Cette ambiguïté là remplace donc une vérité par un mensonge. L'alignement des Voleurs Plongeurs en arrive au même résultat, mais de manière beaucoup moins évidente. En ces croquis, nous croyons à un empilement vertical de silhouettes qui pourraient très bien, comme nous l'avons vu, s'échelonner dans la profondeur de l'espace. À supposer que le personnage supérieur soit situé dans le même plan et à la même hauteur que le personnage inférieur, tous deux esquisseraient alors un angle droit s'éloignant à l'horizontale dans la profondeur de l'espace. Ainsi l'alignement nous demande de privilégier la proximité par l'empilement illusoire des corps au lieu d'envisager l'éloignement par l'échelonnement, tout aussi illusoire, des personnages.

VARIATION SUR DES VARIANTES

Cela étant fait et ceci m'étant dit à moi-même, je me suis demandé si de nouvelles organisations de ces Voleurs et Plongeurs ne pourraient pas donner lieu à de nouvelles ambiguïtés, qui, bien qu'autres et différentes, n'en seraient pas moins intéressantes. Ainsi, à poursuivre le lent déroulement de cette page web, de ce rouleau chinois moderne, le fin lettré que vous êtes aura à subir la vision de manipulations élémentairement photoshopées du croquis initial réalisé au crayon de bois.

PREMIèRE VARIATION
Pour le simple quidam, cette première variation pourrait tout autant évoquer les taches de Rorschach que provoquer l'apparition de visages paréidoliques. Mais, si l'amusant est ici, l'intéressant n'est pas là. Perdu dans les tourments d'un accablement délicieux, le névrosé de l'ambigu, le compulsif de l'équivoque, le maniaque de l'indécision retrouvera avec cette image les ambiguïtés, battues et rebattues, des relations spatiales incertaines.

 

"Voleurs et Plongeurs", figure reversible, dessin 2.

 

En dépit de l'unité formelle et d'un supposé compagnonnage, rien ne permet d'affirmer la contiguïté des bras de ces célestes individus. Dans l'hypothèse du contact, ces personnages se donnant la main, qui ne se regardent plus, donnent encore lieu aux deux interprétations concurrentes du point de vue sous lequel nous les regardons. Malgré la difficulté qu'il y a à passer d'une interprétation à l'autre, nous pouvons tout autant nous situer au-dessus d'eux qu'en-dessous.
Dans l'hypothèse de la séparation, qui suppose que le contact des bras est le jeu d'une double coïncidence : l'une du contact équivoque des mains et l'autre de l'alignement illusoire des bras, nous revenons aux multiples combinaisons déjà évoquées avec le dessin précédent.

SECONDE VARIATION
La ribambelle reste une ribambelle. Il aurait fallu, pour croire tant soit peu à une coïncidence de contact des bras, que les personnages soient placés à angle droit.

 

"Voleurs et Plongeurs", figure reversible, dessin 3.

 

VARIATIONS SUIVANTES ET SANS FIN RESTANT À IMAGINER
Toutes les variantes et variations que vous seriez capable d'imaginer afin d'accroître le nombre de permutations possibles de ces Voleurs & Plongeurs, liés à tout jamais dans un espace indéfini qui hésite entre l'air des Plongeurs et l'eau des Voleurs, ou le contraire si vous l'entendez ainsi.

 

 

 

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