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"La triangulation des faces : première partie"

 


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Juin 2007

POUR COMMENCER
Sans le savoir, vous avez déjà été l'objet de la paréidolie. Ce phénomène psychologique implique en général un stimulus qui, bien que mal défini, est faussement perçu comme reconnaissable. Comme l'avait déjà noté Léonard de Vinci en son Traité de la peinture, nous arrivons ainsi à voir des visages, des personnages, des paysages sur les murs lépreux :
C'est que si tu regardes quelques murs barbouillés de taches ou les pierres de divers mélanges, tu pourras y voir les ressemblances de divers paysages ornés de montagnes, de fleuves, de pierres, d'arbres, de grandes plaines, de vallées et de collines en diverses manières; tu pourras encore y voir diverses batailles et des actes prompts de vives expressions, d'étranges airs de visages et vêtements; et des choses infinies que tu pourras ramener à une entière et bonne forme.
Il se trouve que la forme que nous croyons le plus souvent percevoir est celle des visages. Cette inclination de la paréidolie doit être fondée.
Carl Sagan propose l'hypothèse suivante :
As soon as the infant can see, it recognizes faces, and we now know that this skill is hardwired in our brains. Those infants who a million years ago were unable to recognize a face smiled back less, were less likely to win the hearts of their parents, and less likely to prosper. These days, nearly every infant is quick to identify a human face, and to respond with a goony grin.
Mais si tout un chacun comprendra qu'un bébé a tout intérét à ne pas confondre le visage de sa mère avec la gueule du pit-bull du voisin, le problème consiste à savoir comment notre système perceptif en arrive à reconnaître des visages, de manière totalement infondée dans le cas de la
paréidolie. Pour cela, nous allons commencer par évoquer, en cette première page, des expériences menées par les psychologues de la perception.

LE VISAGE DE FACE

De nombreuses expériences ont été réalisées en laboratoire afin de retracer les différents mouvements oculaires que nous sommes amenés à produire lorsque nous regardons un visage photographié. Ainsi, à commencer par ces deux visages de singe perçus par des singes (voir Wurtz, bibliographie en bas de page). Si le visage de gauche ne semble guère apporter d'informations en ce qu'il donne lieu à des saccades visuelles apparemment anarchiques, celui de droite, décrit comme étant un visage menaçant, propose, pour un plasticien ordinaire, un trajet triangulaire. Cette triangulation est surprenante en ce qu'elle semble ignorer un élément du visge important pour les espèces animales : l'appencice nasal. Alors que ce dernier est le siège de l'odorat, sens éminemment développé chez l'animal, qui, de plus participe bien souvent aux différentes expressions de communication (agressivité, peur, contact,...), cette zone disparaît presque totalement du parcours visuel, pour laisser le champ libre aux yeux et à la bouche. C'est en partant de cette expérience subie par l'animal que nous pouvons commencer à imaginer que la reconnaissance infondée d'un visage par l'être humain (la paréidolie) passe par une simple triangulation.

 

WURTZ Robert, GOLDBERG Michael, ROBINSON David,  "Les mécanismes cérébraux de l'attention visuelle",  dans "La perception visuelle", Bibliothèque Pour la science, diffusion Belin, 1984, pages 80-89.

 

Bien qu'elle ne relève ni de la lecture de l'image d'un visage, ni même de la reconnaissance d'un visage dans le réel, je persiste à penser que la paréidolie utilise une triangulation formelle pour imaginer des visages inexistants, des figures imaginaires, des apparitions fantomatiques. Pour celal, je vais, en bon plasticien, vous demander de regarder des images qui, parce qu'elles penchent du coté de la bande-dessinée, sont, à la manière de la paréidolie, plus proches de l'imaginaire que nous projetons sur le réel que de sa perception ou que de la lecture de sa reproduction photographique.

ADDENDUM Avril 2014

Ayant récemment lu L'oeil et le cerveau de Richard Gregory, je pensais avoir trouvé une phrase confortant ma position (à lire dans La triangulation des faces, page 3) sur le fait que le troisième point de la triangulation pouvait tout autant concerner l'appendice nasal que la bouche. Ainsi, parlant de la photo bien connue d'une fillette au foulard sur lequel Yarbus a ajouté les différents parcours visuels, Gregory dit : Dans le cas des portraits, ce sont les yeux et le nez qui sont particulièrement visés. (D'après Yarbus,1967.) (p. 66).
Malheureusement, quelques dizaines de pages plus loin, Gregory évoque une illusion qui circule encore aujourd'hui sur la toile. Un visage retourné à 180° parait normal alors même que les yeux et la bouche ont été découpés et tournés pour être vus dans le bon sens :
L'effet Thompson que l'on peut appeler le "visage sens dessus dessous" est instructif à cet égard. Si l'on découpe la bouche et les yeux dans l'image d'un visage et qu'on les remet en place, après les avoir mis à l'envers, le visage parait bizarre, voire effrayant. Si, ensuite on retourne l'ensemble de manière à voir le visage à l'envers, celui-ci semble à peu près normal, la rotation de la bouche et des yeux étant à peine remarquée. Ceci suggère que ce sont précisément ces traits qui font l'objet d'un traitement , par le module de reconnaissance des visages. (p.98).
Chacun donc, à la manière de Gregory, devra se forger sa propre opinion concernant le troisième élément de la triangulation des visages. Opinion qui, comme nous le verrons plus avant, pourrait très bien varier selon le type d'image, son orientation et même l'expression du visage considéré.

PAGE SUIVANTE : La triangulation des faces, page 2

 

 

WEBOGRAPHIE

http://www.chez.com/tjrecherches/pareidolia.htm
Page en français sur la paréidolie, avec deux images connues de ces "apparitions" et une bonne bibliographie.
http://www.illuweb.it/facce/faccga01.htm
À partir de cette page italienne, parcourez
Somiglianze de la page 1 à 5 pour contempler une importante collection de ces curiosités naturelles qui, sous certains points de vue, prennent apparence humaine ou animale.
http://www.skepdic.com/pareidol.html
Page en anglais du magazine
Skeptical inquirer sur la pareidolia, avec six images connues de ces "apparitions" et beaucoup de liens internes ou externes pour en savoir plus.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pareidolie
Page de l'encyclopédie Wikipédia avec quelques liens.
http://www.yoism.org/?q=node/129
Page en anglais avec des apparitions de Jésus, Marie et autres divinités diverses sur des supports variés ou avariés : cacahuètes, toasts brulés, pommes de terre, murs lézardés, troncs d'arbres...

BIBLIOGRAPHIE

CAILLOIS Roger,
L'écriture des pierres, Collection Champs, Flammarion, Paris, 1987.
DE VINCI Léonard,
Traité de la peinture, Editions Berger-Levrault, Paris, 1987.
GOMBRICH Ernst,
L'art et l'illusion, Bibliothèque des sciences humaines, Gallimard, Paris, 1971, page 241.
GREGORY Richard,
L'oeil et le cerveau, De Boeck Université, 2000, ISBN 2-7445-0067-4
KRIS Ernst, KURTZ Otto,
L'image de l'artiste, Editions Rivages, Paris, 1987, pages 75-77.
SAGAN Carl,
The Demon-Haunted World, Science as a Candle in the Dark, New York, Random House, 1995, page 45.
WURTZ Robert, GOLDBERG Michaël, ROBINSON David,
Les mécanismes cérébraux de l'attention visuelle, dans La perception visuelle, Bibliothèque Pour la science, diffusion Belin, 1984, pages 80-89.

 

 

 

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