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"Diminution de taille et fausse diminution"



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Avril 2012

LA FAUSSE DIMINUTION DE TAILLE

En ces images connues, en ces croquis et images personnelles, nous allons trouver de fausses diminutions de taille : à savoir des éléments qui, au fur et à mesure de leur éloignement, vont grandir plutôt que de rapetisser comme notre système perceptif nous incline à le faire.
La fausse diminution de taille est loin d'être une nouveauté. Ainsi, au Moyen-âge, tant les objets que les personnages pouvaient grandir sans raison apparente. Mais, si la miniature ottonienne (ci-dessous à gauche) relève de la perspective hiérarchique en ce qu'elle utilise la différence de taille pour exprimer l'importance symbolique ou sociale des personnages, la gravure représentant
Matthieu l'Évangéliste (ci-dessous à droite) relève de la perspective inversée en ce qu'elle touche le mobilier qui voit le volume des objets s'agrandir vers le lointain. Si il est vrai que les artistes du Moyen-Age n'avaient pas et ne se préoccupaient pas d'avoir un système perspectif régulé et unifié, certains ont utilisé ce qu'il est convenu d'appeler la perspective inversée. Nous avons donc à comprendre, ce que ces hommes cherchaient en utilisant une perspective qui agrandit les objets en raison de leur éloignement.
Avec cette perspective, le ou les points de fuite ne sont plus sur une ligne d'horizon marquant l'infini de l'espace de la représentation, mais en avant de l'image, situés vers le spectateur. À cette époque et en d'autres époques et d'autres cultures, la raison habituellement reconnue et retenue par les textes ou les historiens était de faire entrer le spectateur dans une image avec laquelle il aurait ainsi une relation plus symbolique que visuelle.
Matthieu l'Évangéliste relève de cette approche mais en multipliant les points de vue sur la scène.

 

Miniature, "Otton recevant l'hommage des nations", X ème.Matthieu l'Evangéliste, art roman, vers 1230..

 

Cette tradition s'est longuement perpétuée dans l'art de l'icône et le plus célèbre exemple de cette perspective inversée, ici unifiée en un réseau rayonnant qui régule la composition de l'image, est sans doute La Trinité d'Andreï Roublev. En-dehors de l'architecture qui s'élève dans le lointain, tous les éléments mobiliers convergent vers des points de fuite regroupés en un ensemble ponctuel situés en-dessous de l'icône.

 

Andrei Roublev, La Trinité, icone, vers 1411.

 

De même, les chinois, qui pratiquaient d'autres perspectives que l'occident de la Renaissance avaient, entre autres, choisi la perspective inversée pour représenter certains éléments artificiels. Le point de fuite étant là encore dirigé vers le spectateur, le mobilier et les bâtiments s'agrandissent au fur et à mesure de leur éloignement. Pour eux, un bloc rectangulaire pouvait donc se présenter ainsi :

 

Bloc vu en perspective chinoise

 

Plus tard, en sa célèbre gravure Satire on false perspective, William Hogarth a dessiné deux grands classiques de la fausse diminution de taille : le troupeau de moutons et la rangée d'arbres. Mais, avec cette gravure, nous quittons la problématique symbolique de la participation du spectateur au monde de l'image. Les règles de la perspective linéaire ayant depuis longtemps été établies, Hogarth procède volontairement à ces absurdités spatiales. Absurdités pour lesquelles il imagine les situations les plus drôles, qui en arrivent à établir un comique de l'erreur de perspective. Avec Hogarth, la fausse diminution de taille rejoint la satire et le dessin d'humour.

CROQUIS PERSONNELS DE CHUTES OU DE CHUTES PERSONNELLES

N'ayant jamais cherché à faire rentrer le spectateur dans une image, qu'ai-je bien pu vouloir exprimer avec ces croquis et dessins à la perspective apparemment inversée ? A l'époque de ces croquis et de ces images, j'étais fasciné par le travail de Saül Steinberg. Si ce n'est que pour lors je n'arrive plus à retrouver les images qui, m'ayant tant séduit, ont pu donner lieu à ces croquis. Voyons ce qu'il peut pourtant en rester.

La page 54 du Carnet 1988-1989 par le titre du premier croquis nous donne une première explication. Tous les croquis de cette page racontent la chute. Une chute mais quelle chute ? En tout premier lieu, une chute plastique, j'avais dû voir un dessin de Steinberg, qui m'avait donné le sentiment d'être placé devant une falaise, et même un gouffre. Car à placer le point de fuite en-dessous de l'image, on obtient aussitôt un rabattement à la verticale du sol. Tous les éléments posés sur la terre semblent alors inéluctablement entraînés dans le hors-champ inférieur de l'image, glisser sur le sol pour tomber dans un enfer plastique.

 

Page de croquis avec fausses diminutions de taille, 1.

 

La page 57 du Carnet 1988-1989 poursuit le travail des chutes précédentes en y ajoutant quelques variantes. La première concerne la diminution de taille dans la latéralité de l'espace. Ainsi, tant les guérites (citation volontaire des architectures des icônes) du premier croquis que le pont (repris sans doute à Hogarth) du second voient leur taille diminuer de la gauche vers la droite. Si la diminution des bâtiments reste envisageable, celle du pont est des plus improbables. Notons encore que les blocs de la page droite présentent simultanément, à la vue et à la manière chinoise, leurs deux cotés latéraux. Pourtant, en ce cas, l'influence d'alors est plutôt à rechercher dans les vues architecturales divergentes des miniatures du Moyen-Âge.

 

Page de croquis avec fausses diminutions de taille, 2.

 

DESSINS DE CHUTES

Voici encore quelques dessins réalisés au crayon à papier sur des feuilles papier machine, dessins que vous auriez pu découvrir vous-mêmes, si vous aviez eu la curiosité de naviguer un peu plus loin dans les méandres de ce site rectiligne.

 

Fausse diminution de taille de vaches.

 

 

Fausse diminution de taille d'une rue.

 

PAGE PRÉCÉDENTE Du conflit entre la hauteur dans l'image et la diminution de taille

 

BIBLIOGRAPHIE
GRABAR André,
Les origines de l'esthétique médiévale, Macula, Paris, 1992, ISBN 2-86589-039-2
Voir page 39 et 47 et feuilleter les illustrations : icônes, ivoires et statuaire.

ICONOGRAPHIE
ANONYME,
Matthieu l'Évangéliste, art roman, vers 1230.
MAÎTRE DU REGISTRUM GREGORII,
L’empereur Otton recevant l’hommage des Nations, miniature, Xème siècle, musée Condé, Chantilly.
ROUBLEV Andreï,
La Trinité, icône, vers 1411, Galerie Tretyakov, Moscou.

 

 

 

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