William HOGARTH, Satire on false
William HOGARTH, "Satire on false perspective", gravure sur cuivre, 1754.

 


PLANSITE-------SITEMAP---

 

AVERTISSEMENT

L'analyse de la gravure de William Hogarth présentée ici a été rédigée sur le papier en 1999. Depuis une page anglaise de Wikipedia s'est essayée à en recenser toutes les erreurs :
http://en.wikipedia.org/wiki/Satire_on_False_Perspective
C'est ainsi que, nul n'étant parfait, vous aurez besoin tant de la page Wikipedia que de celle que vous avez sous les yeux afin de faire un tour complet des absurdités imaginées par
William Hogarth.
Erreur oubliée sur cette page
1) Le coté droit de l'église ne représente pas le transept mais marquerait la torsion d'une nef unique.
Erreurs oubliées sur Wikipedia
1) Le tonneau couché à lhorizontale, bien que posé sur le trottoir passe sous sa bordure.
2) Bien que la mer soit d'huile, une "vague" passe par dessus le plat-bord arrière du bateau.
Erreurs oubliées tant sur Wikipedia qu'ici
1) Le feuillage des arbres entrelacés au second plan à gauche passe derrière le toit de l'église au loin.
2) La poutre horizontale portant l'enseigne, bien que située au-dessus de nous, présente son sommet.

VOIR LA GRAVURE EN GRAND FORMAT DANS UNE NOUVELLE FENETRE

 

ANALYSE

Entrer dans cette image constitue un voyage périlleux, plein de mirages, d’illusions, d’embûches et de chausse-trappes. À suivre ainsi le chemin, qui contourne le monticule du premier plan, nous allons tout d’abord rencontrer un extraordinaire troupeau de moutons. Car, bien que le troupeau s’éloigne, le mouton le plus proche est le plus petit alors que le plus lointain est le plus grand. La diminution de taille connaît donc ici son premier revers. Au lieu de diminuer de taille pour exprimer la profondeur, ces animaux, qui grandissent en s’éloignant, font tout le contraire. Nous qualifierons ce procédé de fausse diminution de taille. Pourtant, certains pourraient ne voir là qu’une théorie d’animaux qui, du dernier agneau au chef du troupeau, s’égrène lentement vers le lointain. Mais, l’ordonnancement y est trop régulier pour que nous puissions croire à une disposition naturelle, et l’écart de taille, entre le premier et le dernier de la troupe, tel que le doute s’instaure. À parler en termes de perspective, nous avons des plans verticaux parallèles, les moutons, qui s’échelonnent dans l’espace en appliquant une fausse diminution de taille. La profondeur, quoique présente, se voit ainsi perturbée par l’atteinte portée à un de ses mécanismes. À l’avenir nous parlerons du Troupeau pour évoquer ce premier incident.

En poussant plus avant, au-delà des arbres entrelacés hérités des miniatures persanes, et dont, faute d’argument, nous ne discuterons pas l’hypothétique erreur de recouvrement, nous atteignons la mer. Sur le fleuve qui s’y jette, au centre de l’image, un chasseur agenouillé dans une barque, flottant sous un pont, vise un cygne. Malheureusement pour lui, tant la fumée de son fusil que l’extrémité du canon viennent recouvrir la voûte du pont. Et, même si le vent peut bien rabattre la fumée vers nous, il ne pourra détourner le trajet de la balle qui va à la rencontre du mur. Ainsi, bien que le parcours de la barque soit possible, la présence du pont rend impossible celui de la balle. Mais ici, la profondeur n’est pas remise en cause. Nous avons en fait un recouvrement de deux plans verticaux perpendiculaires, celui du chasseur et cet autre de la voûte du pont, qui au lieu de s’éviter, l’un passant sous l’arche de l’autre, se recoupent de manière insensée. Pire, ce recouvrement n’est pas plastiquement impossible, un quidam pouvant bien tirer dans les murs si bon lui semble, il est incohérent au vu de l’intention que nous sommes tentés de prêter à un chasseur sain d’esprit en présence d’un gibier sain de corps. Pour plus de facilité, nous appellerons désormais ce détail le Chasseur.

Plus loin, au-delà du pont, nous rencontrons une deuxième embarcation. Emportée par un zéphyr heureux qui gonfle sa voile, celle-ci ne semble pas s’inquiéter de la vague traîtresse qui passe son plat-bord. Cette vague ne manque pourtant pas de nous étonner en son principe physique et en sa réalité plastique. En sa réalité plastique, car les flots sont d’huile. Les hachures, que le graveur s’est ingénié à tracer à la surface de l’eau, y poursuivent en effet un trajet rectiligne imperturbable. En son principe physique, car cette situation laisse supposer que le plan horizontal de l’eau, qui vient buter contre la base du plan vertical de la coque, est capable de recouvrir le sommet de ce dernier, pour passer au dessus du bastingage. À la différence du précédent, ce dernier recouvrement est irrémédiablement impossible, qui superpose sans raison un plan horizontal à un plan vertical qui lui est perpendiculaire et supérieur. De plus, une forme inédite de profondeur est atteinte en ce détail. Non plus celle du Troupeau qui oppose le proche au lointain, mais une autre, moins connue, qui distingue le haut et le bas. Ainsi, malgré l’absence de tous clapotis, nous nous souviendrons de ce morceau comme étant la Vague.

À poursuivre notre descente du fleuve, nous longeons une église. La nef de cette dernière a les pieds dans l’eau, ce qui ne serait pas d’un grand intérêt si le porche d’entrée n’y donnait accès, ouvrant ainsi les portes sur les flots. Nous pourrions ne voir là qu’une banale inondation. Malheureusement, le dessin marqué de la berge, que l’église enjambe sans vergogne, paraît tout à fait normal. Somme toute, un glissement de terrain serait une catastrophe plus appropriée. Pourtant, averti par les exemples précédents, nous pouvons trouver une explication plastique, plutôt qu’une cause naturelle à cette aberration. Alors, à envisager l’édifice par son plan au sol, nous obtenons la vision de deux plans horizontaux, celui de la mer et celui de l’église, qui se chevauchent au lieu d’être séparés. En procédant ainsi, nous retrouvons encore une fois une erreur de recouvrement. Mais celle-ci se distingue des précédentes en ce qu’elle oppose maintenant deux plans horizontaux, qui, pour cette raison, ne peuvent qu’être parallèles et non plus perpendiculaires. Ces deux plans, que la logique du monde terrestre et marin voudrait voir séparés, se superposent de manière incohérente. Pourtant, tout comme pour le Chasseur, mais pour d’autres raisons, nous ne pouvons parler d’un conflit de profondeur, car ces deux plans, qu’ils soient séparés ou réunis, conservent un même éloignement. Ce détail sera dorénavant dénommé l’Église.

Au-delà de l’Église, nous atteignons enfin l’océan, au calme souligné par des hachures parallèles et rectilignes. Pourtant, à sa vue, une inquiétude nous étreint : la mer tombe ! En effet, la ligne d’horizon, qui sépare la masse liquide de l’air ambiant, penche. Alors que la rectitude des hachures nous rassurait quant à l’état de la mer, ces lignes nous troublent maintenant par leur obliquité. Nous pourrions proposer une explication plastique à cette situation inhabituelle. En effet, le Concert champêtre du Titien au musée du Louvre offre le même spectacle. Ainsi, Hogarth, en bon graveur classique, se refuserait à employer des verticales et des horizontales parfaites. Las ! à suivre le fleuve en amont, nous nous rendons compte que les lignes retrouvent en-deçà du pont leur direction attendue et conventionnelle. En cette image, l’eau, seul élément naturel à nous donner habituellement une vision constante et sûre des directions, perd la tête. Ici, ni plan, ni profondeur, ni recouvrement ou diminution de taille, mais la simple, évidente et insupportable atteinte portée à l’horizontalité de la ligne d’horizon maritime. Nous nous souviendrons de cette aberration comme étant la Mer.

Accostons enfin sur l’autre rive pour retrouver la terre ferme. Poursuivons notre visite en évitant le clocher de l’Église, qui a une fâcheuse tendance à s’incliner pour nous offrir une vue de son faîte. D’un bâtiment qui nous domine, nous voyons donc le sommet. Nos yeux perçoivent ainsi la partie supérieure d’éléments situés au-dessus de la ligne d’horizon, censée marquer la hauteur de notre regard, le lieu figé d’où nous contemplons le monde. Alors que dans le détail précédent, nous subissions le changement de direction de la ligne de l’horizon maritime, nous sommes ici confrontés à l’incohérente disposition des volumes par rapport à la ligne d’horizon terrestre. Ainsi, avec le clocher, la vision du dessus et du dessous des choses ne correspond plus à leur emplacement par rapport à l’horizon. Aussi, nous ne souffrons pas d’un bouleversement de la profondeur, mais de quelque chose qui s’apparenterait à un mélange de points de vue, alors que cette image est censée être perçue d’un endroit unique, par une personne figée dans sa vision monoculaire du paysage. Nous parlerons du Clocher lorsque nous aurons à évoquer cette nouvelle incohérence.

Gravissons ensuite la colline et gagnons la rangée d’arbres. Ceux-ci nous fournissent un meilleur exemple de fausse diminution de taille que celui du Troupeau,. Car l’alignement rectiligne des arbres rend difficile la croyance en une disposition croissante vers le lointain d’éléments croissants dans la réalité. Ainsi, nous n’arrivons pas à imaginer une plantation, qui, partant d’un arbuste chétif, aboutirait à un chêne centenaire. Pire, le corbeau, sur un de ces arbres perché, souligne encore l’improbabilité de cette disposition. Sa taille démesurée, tant par rapport à l’arbre qui le porte, que par rapport à l’église qui le jouxte, en fait un volatile gigantesque. Nous obtenons alors deux types de fausse diminution. D’une part, des arbres qui, malgré leur échelonnement, grandissent au lieu de diminuer au gré de leur éloignement. D’autre part, un arbre, un corbeau et une église, placés dans un même plan, qui n’arrivent pas à trouver la taille logique et réciproque qu’un éloignement, cette fois commun, devrait leur valoir. Ainsi, la profondeur est niée deux fois. Une première fois, lorsque la diminution qu’elle impose d’ordinaire à des objets identiques échelonnés sur des plans successifs n’est pas respectée. Une deuxième fois, quand elle n’arrive plus à réguler les tailles réciproques d’éléments disparates situés dans un plan commun. Nous nous souviendrons donc des Arbres et du Corbeau quand nous aurons à revenir sur les absurdités de taille.

Évitons maintenant l’homme à la pipe, que nous retrouverons plus tard. Nous atteignons une auberge qui n’est pas sans rappeler le Clocher. En effet, ce bâtiment offre à la vue l’intérieur de ses gouttières, qui pourtant nous dominent. Mais, cette identité d’apparence est trompeuse, car nous pouvons ici trouver une autre explication. Plutôt que de présenter deux points de vue différents, cette construction possède des fenêtres et des murs qui grandissent en s’éloignant. Nous avons donc là une fausse diminution particulière, qui se retrouve dans le mur droit de la bâtisse en planches du premier plan, et dans le sol pavé en perspective chinoise. Ce troisième type de fausse diminution n’est pas constitué d’éléments répétés échelonnés dans l’espace, ni d’objets disparates situés dans un plan commun, il nécessite un seul et simple artefact qui grandit au fur et à mesure de son éloignement. Pour ce faire, la fenêtre, ou le mur ou le sol, doivent se trouver dans un plan qui s’éloigne de nous de manière régulière et continue. En ce sens, cette fausse diminution, qui modifie les lignes dessinées sur des surfaces planes et continues, détourne, à travers ces fuyantes, les règles élémentaires de la perspective. Pour cette raison, elle nous paraît plus évidente, et représente l’atteinte à la profondeur qui souffre le moins la contestation. À l’avenir, nous parlerons de la Perspective chinoise, lorsqu’il s’agira d’évoquer ces trois détails.

En remontant de ce sol au carrelage inversé, nous atteignons un tonneau qui nous dévoile l’envers en même temps que l’endroit, ou plutôt le dessus en même temps que le dessous. Là encore, nous sommes bien proches du Clocher. Mais cette fois, nous avons raison de faire ce rapprochement, car nous avons là deux points de vue simultanés et contradictoires sur un même objet. Pourtant, à la différence du Clocher qui pourrait être construit avec un sommet incliné, un objet posé au sol ne pourra jamais nous montrer la face sur laquelle il repose. C’est ainsi que nous avons là un objet véritablement impossible, qui devrait flotter au-dessus de la ligne d’horizon, lorsque nous en voyons le dessous, et reposer au sol, lorsque nous regardons son sommet. Ainsi, tout comme le Clocher, cette aberration impossible ne remet pas en cause la profondeur, mais utilise un mélange, habituellement proscrit, de points de vue différents. Nous conserverons cette image du Tonneau pour l’évoquer plus tard.

Un tonneau couché, qui lui est postérieur, présente un spectacle différent, quoique tout aussi surprenant. Son ouverture, tournée vers nous, le montre posé sur le trottoir. Mais, à suivre son flanc, nous le voyons petit à petit disparaître en dessous de la bordure sur laquelle, il y a peu, il reposait encore. Malgré la différence de nature du milieu marin et du monde terrestre, nous devons faire appel à la Vague pour retrouver un mécanisme comparable. Car, tout comme cette Vague rectiligne venait recouvrir la coque qu’elle était censée porter, ici le sol recouvre de manière impossible l’objet qui repose sur lui. Ainsi, la masse verticale du tonneau vient se nicher en-dessous du plan horizontal du trottoir qui lui est pourtant par principe, inférieur. Cette situation incohérente met, elle aussi, en jeu la profondeur verticale de l’espace, qui oppose et sépare le haut du bas. Ainsi, plutôt que de tonneau et à la manière de la Vague portant l’embarcation, il nous faudra parler du Trottoir, lorsque nous aurons à évoquer l’élément responsable de cette aberration.

Malgré ce spectacle insensé, le personnage, qui jouxte les tonneaux, ne semble pas s’indigner du procédé, car lui-même est fort occupé avec une ligne dont la longueur ferait pâlir d’envie le pêcheur assis au bord de l’eau. Nous devrions parler de faux recouvrement en ce que la canne du pêcheur ne devrait pas recouvrir la ligne du personnage debout. Cette situation rappelle le Chasseur, qui mettait, lui aussi, en conflit deux plans perpendiculaires verticaux. Mais, raccourcir le canon du fusil suffirait à rétablir la situation, alors que même si cette ligne ne venait pas dépasser celle de l’homme au chien, elle nous semblerait encore d’une taille exagérée pour atteindre la rive. En fait, cet objet marque une erreur de taille absolue, alors que nous avons jusqu’à présent été confrontés à des erreurs de taille relative. Si l’échelle des Arbres ou du Corbeau ne correspondent pas à leur environnement proche, en les déplaçant dans l’image, nous pourrions accorder leur taille au paysage. Tandis que cette ligne sera toujours démesurée. La longueur de la ligne ne correspondant pas à sa largeur, nous avons un objet disproportionné, qui, comme toute disproportion, peut donner lieu à des fautes de recouvrement. En ce cas, le faux recouvrement n’est pas à l’origine de l’absurdité, mais constitue une conséquence. Ainsi, la situation, tout en paraissant absurde, reste possible. Voilà ce que nous pouvions dire de ce Pêcheur dont la ligne nous restera en mémoire sous ce terme.

Ce Pêcheur nous a fait comprendre que le faux recouvrement pouvait être trompeur. Avant de poursuivre il nous faut donc préciser, sans pour l’instant rentrer dans les détails, ce que sont et le vrai et le faux recouvrement. Le recouvrement est sans doute le procédé le plus simple et le plus archaïque de représentation de la profondeur. Il part du constat, évident car universel, qu’un objet proche recouvre en totalité ou en partie un objet lointain. Le faux recouvrement procède en sens inverse : il postule qu’un objet lointain recouvre un objet proche. Jusqu’à maintenant donc rien de bien convaincant ne nous a été proposé. Les faux recouvrements que nous avons côtoyés jusqu’alors, bien qu’efficaces et drôles, ne s’intéressaient pas à la profondeur de l’espace représenté mais à ses à-côtés que sont la superposition de plans perpendiculaires verticaux (le Chasseur), ou verticaux et horizontaux (la Vague et le Trottoir) ou bien encore de plans parallèles horizontaux (l’Église). Mais, nous avons gardé pour la fin de notre périple trois faux recouvrements, qui, en utilisant des plans verticaux et parallèles, se moquent bien de la profondeur illusionniste de l’espace qui les contient.

Arrêtons-nous tout d’abord à l’enseigne de l’auberge. Ici, Hogarth nous comble, il combine en un seul élément deux possibilités distinctes et différentes de faux recouvrement. En premier lieu, le panneau de l’enseigne illustre à merveille le principe que nous venons de rappeler. Alors que ce panneau nous semble proche, car assujetti aux bâtiments du premier plan par les poutres qui le soutiennent, il n’en est pas moins recouvert au loin par les arbres situés sur l’autre rive. Cette situation totalement absurde, nous met en présence d’un faux recouvrement idéal. Au départ, nous avons deux plans verticaux plus ou moins parallèles : le panneau et les deux arbres, qui, au vu de leur taille respective, s’échelonnent dans l’espace du proche vers le lointain. Mais, la superposition, logique et attendue, qui devrait découler de cette situation, n’est pas respectée. Les deux éléments, en inversant leur recouvrement, bouleversent alors la profondeur du paysage et de l’image. Nous parlerons de l’Enseigne, lorsque nous aurons à évoquer ce panneau de bois peint à la lune couchée (pour lire une analyse plus poussée : L'Enseigne).

Mais cette même Enseigne nous offre encore une variante très intéressante du procédé. Les deux poutres qui portent le panneau se trouvent en effet sur deux murs fort éloignés l’un de l’autre. Ainsi, la poutre horizontale, en reposant sur l’auberge du deuxième plan, ne permet pas à la poutre oblique, fixée à la bâtisse du premier, de se retrouver entièrement à sa verticale, comme les lois de la construction l’exigeraient. Qui plus est, cette poutre horizontale, tout en nous faisant face et bien qu’attachée d’un côté à l’auberge, se retrouve de l’autre, à vouloir porter le panneau de l’enseigne, au-delà des arbres. Ces deux poutres, ainsi écartelées sur trois plans distincts et éloignés : la bâtisse, l’auberge et la colline, sont donc dans l’impossibilité de conserver leur unité et ne peuvent manifestement remplir la mission que le dessin leur assigne. Mais, si la fausseté de la situation est évidente, le recouvrement inversé l’est moins, car sa localisation est délicate. Il suffirait pourtant de faire passer la base de la poutre oblique derrière la bâtisse du premier plan pour qu’aussitôt les poutres retrouvent leur intégrité et puissent de nouveau postuler à la fonction de support. Nous parlerons à l’avenir des Poutres, lorsque nous ferons référence au support du panneau à la lune couchée (pour lire une analyse plus poussée : Les Poutres).

Pour lors, poursuivons notre périple en observant la fenêtre de l’auberge. Une femme accoudée à sa fenêtre allume la pipe du promeneur, qui chemine sur la colline située sur l’autre rive. Mais, si cette situation atteint le comble de la loufoquerie, pouvons-nous parler de faux recouvrement ? En effet, alors que les exemples précédents superposaient des éléments éloignés, ces deux personnages ne se touchent pas. Comment réunir deux plans parallèles éloignés sans en passer par un recouvrement ? Nous pourrions tout d’abord imputer cette situation à la présence d’un récit, car la simple action de donner du feu nécessite le regroupement de deux individus. Mais, une explication formelle est envisage- able : ici, un emploi particulier de la diminution de taille aboutirait à la négation de la profondeur. En effet, une diminution de taille ralentie participe à la tromperie. Ainsi, plutôt que de faire grandir les objets en fonction de l’éloignement, comme pour les Arbres, cette partie de l’image nous invite à imaginer une taille presque constante qui ne diminuerait pas assez, ou pas du tout, eu égard à l’éloignement suggéré, comme nous l’avons déjà vu avec le Corbeau. Sa taille ne correspondant pas à la place qu’il occupe dans l’espace, le promeneur à la pipe bascule vers nous, atteignant ainsi la profondeur de l’image sans qu’un recouvrement n’ait à entrer en jeu. Nous en avons maintenant fini avec le dénombrement des faux recouvrements et à l’avenir nous parlerons de la Pipe lorsque nous évoquerons ce détail (pour lire une analyse plus poussée : La Pipe).

 

Voilà, nous avons dégagé ce qui semble constituer trois catégories de faux recouvrements. Pourtant quelque chose a encore été omis, dont nous pourrions avoir besoin plus tard. Chaque fois que, dans ce voyage à l’intérieur de l’image, nous sommes passés d’une rive à l’autre nous avons emprunté la voie des airs ou celle des eaux ignorant avec superbe le pont, centre géométrique tout autant que névralgique du paysage ainsi parcouru. Ce pont est pourtant doublement présent, comme trait d’union et comme séparateur. D’un côté, il sépare en marquant la frontière entre le plan incliné de l’océan et le plan horizontal de la rivière. Mais, il découpe aussi les trois principaux faux recouvrements en deux morceaux qui se poursuivent d’une rive à l’autre. D’un autre côté, il réunit les berges du fleuve. Pourtant, nous ne pouvons nous assurer de la fonction de ce pont à la direction douteuse. En effet, sa culée gauche, masquée par le monticule aux arbres entrelacés, semble s’enfoncer dans les flots. Ainsi, la connaissance, antérieure à l’image, le concept de pont, nous fait douter de la justesse de son tracé. Nous hésitons entre le trajet que nous sommes tentés de lui prêter pour qu’il accomplisse sa fonction, et celui qu’il semble suivre de manière absurde dans la gravure. Cette ambiguïté provient donc d’un niveau que nous pouvons qualifier de sémantique, qui, par l’intermédiaire de la vision que nous avons de cette image, contredit sa réalité plastique. Poursuivons l’analyse de cet élément que nous appellerons le Pont, en nous penchant sur son ambiguïté visuelle.

Par certains côtés le Pont semble s’approcher de nous, par d’autres il s’en éloigne. Il s’approche quand il laisse apercevoir l’épaisseur gauche de ses arches, et que le chariot, qui emprunte sa chaussée, par la disposition de ses roues et la direction de ses essieux, se porte à notre rencontre. Mais cette vision là n’a rien d’anormal, si l’on considère que le point de fuite principal de l’image est situé sur la ligne de vision dans la partie droite de l’image. Ainsi, le Pont ne s’approcherait pas de nous, il serait simplement situé dans un plan frontal, ou légèrement fuyant, et nous serions placés à sa droite. Voyons maintenant l’autre versant de l’alternative : le Pont s’éloigne de nous. Cette affirmation, qui paraît correcte quand il s’agit d’imaginer le trajet normal d’une construction ayant pour but de relier ces deux berges, devient difficile à soutenir lorsqu’on s’évertue à rechercher des indices pour la conforter. Pourtant, un détail nous y invite. La pile centrale du Pont s’éloigne de nous, car son point de contact avec l’eau est plus haut dans la feuille que celui de la culée gauche. Mais, si cette pile s’éloigne, l’ensemble de la construction devrait en faire autant, et nous ne devrions pas voir l’épaisseur gauche des voûtes. Ainsi, l’erreur de perspective est patente : un cube placé à notre droite ne peut nous montrer son côté droit lorsqu’il s’éloigne vers la droite. Ce Pont qui ne peut ni s’éloigner, ni s’approcher, est donc foncièrement ambigu pour ne pas dire impossible. Pourtant, à l’intérieur de cette indécidabilité visuelle d’interprétation, quelque chose nous échappe, qui relève sans doute du niveau plastique.

Reprenons l’hypothèse du Pont qui s’éloigne du point de vue de la perspective. Parce que nous n’en voyons pas le tablier, son sommet doit être situé à hauteur de notre regard. À cause de cette coïncidence, le Pont semble donc nous faire face. Mais, à la base, l’étagement de la pile centrale au dessus de la culée nous fait supposer que toute la construction s’éloigne de nous. Malheureusement, pour plausible qu’elle est, cette hypothèse n’obéit pas aux tracés les plus élémentaires de la perspective. En posant une règle sur la gravure, nous voyons que la base de la pile centrale ne prolonge pas la ligne de base de la culée gauche. Alors, que nous devrions avoir une fuyante rectiligne qui s’élève, nous obtenons une ligne brisée qui progresse par paliers. Le Pont ajoute ainsi une ambiguïté supplémentaire à la contradiction des points de vue qui relève du niveau visuel. Le système de la représentation de l’espace du Pont mélange de manière incohérente des notions propres à l’étagement d’une part et à la perspective fuyante d’autre part. Nous en arrivons ainsi au niveau plastique. Si le premier niveau, qualifié de sémantique (savoir si cette construction avait vraiment pour fonction de relier les deux rives), s’intéressait au sens que nous donnons aux choses, le deuxième, annoncé comme visuel, s’occupait de la vision que nous en avons (en déterminant si le Pont se rapproche ou s’éloigne de nous). Le troisième, qui nous retient ici, pourrait être qualifié de plastique en ce qu’il nous demande de définir le système de représentation qui va nous permettre tout à la fois d’offrir à la vue et de donner du sens à tout cela.
Pour l’instant, malgré toutes nos hypothèses, nous ne sommes donc pas en mesure de déterminer si ce
Pont fait partie de la catégorie des faux recouvrements ou de celle des fausses diminutions. D’un côté, nous avons une fausse diminution qui voit un Pont, situé dans un plan frontal, nous montrer des piles diminuer de taille (alors que celle-ci devrait rester constante). Et de l’autre, nous sommes en présence d’un faux recouvrement qui nous présente des piles que l’eau submerge de manière croissante. Nous en resterons là, car, dans l’état actuel de nos modèles d’analyse, rien ne permet de lever cette ambiguïté constituée de deux impossibilités, aussi crédibles l’une que l’autre (pour lire une analyse plus poussée : Les Ponts).

Voilà, chacun est enclin à penser que nous avons fini un périple et qu’il nous faut commencer le voyage suivant. Pourtant, un dernier problème va encore nous retenir : celui de tout ce qui n’a pas été dit, soit que cela ne fût pas d’une grande importance eu égard au sujet choisi, soit que cela ne fût pas perçu par l’auteur de ces lignes. En premier lieu, nous trouvons les ombres portées qui, d’un plan à l’autre de la gravure, changent de direction sans qu’elles soient pour autant dissociées des ombres propres qui leur sont à jamais attachées. En second lieu, la perspective aérienne échoue devant le Corbeau et l’homme à la Pipe, qui échappent à ses règles. En fait, seul un cas particulier de fausse diminution de taille, la diminution ralentie, peut expliquer la noirceur exagérée de ces deux détails. Car ces éléments relèvent de deux plans distincts et incompatibles : l’un, normal et lointain, devrait diminuer leur taille et atténuer leur valeur, tandis que l’autre, proche et inexact, leur attribue une taille démesurée en même temps qu’une valeur surévaluée. Tout cela, quoique fort pertinent, ne sera pas traité dans la suite de ce travail, de même qu’il ne nous sera pas possible d’aborder les absurdités, qui nous ont échappées, et qu’un lecteur attentif saura bien trouver.

 

BIBLIOGRAPHIE
HOGARTH William, Satire on False Perspective, gravure sur cuivre, 1754, frontispice du livre de :
KIRBY John, Joshua, Dr Brook Taylor's Method of Perspective made easy, both in Theory and Practice, Londres, 1754.

 

 

 

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