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"La triscèle : une superposition équivoque circulaire"

 


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Janvier 2009

INTRODUCTION
La triscèle remonte sans doute au néolithique, si ce n'est au paléolithique. Le
Y que vous voyez ci-dessous à gauche faisait partie des symboles féminins, qui, en tant que féminin, évoquaient un champ assez large pouvant s'étendre de la procréation humaine ou animale à la fertilité des sols et des récoltes. C'est ainsi qu'une des évolutions de cette forme primaire a pu donner lieu à la triscèle primitive, symbole dextrogyre de vie et par là de mouvement, tel qu'on le trouve ensuite dans la Grèce antique (ci-dessous à droite).
Mais c'est ici que se joue un premier écart qui distingue la triscèle que nous qualifierons de celte (à gauche), de la triscèle grecque (à droite). Alors que la symbolique de la triscèle celte, en raison de ses trois éléments équivalents, peut tout autant évoquer trois moments, trois temps, trois mondes, la triscèle grecque est conçue sur le principe du 2+1 et non du trois : ici un élément est surnuméraire. C'est cette dernière qui, dans le cadre de ce site, nous intéresse, car en chacune des images que nous aborderons en cette page, un même élément est à même de jouer deux rôles, non pas tant différents, que successifs. Ainsi, que vous commenciez par n'importe quelle jambe du motif grec, celle-ci peut tout aussi bien être associée à celle qui la précède qu'à celle qui lui succède. C'est en cela, que ce type de triscèle utilise la superposition équivoque : une même forme pouvant successivement participer à la constitution de deux images décalées et distinctes. Car, si nous avions le mauvais goût de vouloir associer cette forme surnuméraire aux deux autres, nous entrerions alors dans le domaine de l'impossible : l'homme aux trois jambes.

 

évolution de la triscèleTriscèle grecque

 

L'AMBIGUÏTÉ PLASTIQUE DE LA TRISCÈLE SÉMANTIQUE

Le problème est que les figures par superposition équivoque, qu'elles soient géométriques (comme le
Dièdre de Mach ou le Cube de Necker) ou figuratives (telle Ma femme et ma belle-mère de W. Hill), ne nous ont pas habitué à ce type de superposition. Cela s'explique par le fait que les figures citées précédemment superposent deux visions différentes de la totalité de leur dessin. Avec la triscèle quelque chose d'inédit se joue, qui veut que seule une partie de l'image puisse être interprétée de deux manières différentes en pouvant être successivement associée aux deux autres parties de l'image.
Mais du fait que la triscèle celte n'offre aucune ambiguïté (somme toute, ce sont toujours des jambes), nous avons là une forme ternaire qui pourrait laisser supposer que la triscèle grecque relève d'un ambigu sémantique où prédomine la reconnaissance formelle. La question n'est pas si simple. Associer une jambe avec la précédente ou la suivante crée un déplacement dans la latéralité de l'espace, pire, même en cet exemple précis une vague illusion de mouvement perpétuel. En cela, en ce type atypique d'image, le plastique et le sémantique unissent l'ambiguïté de leur superposition respective pour donner lieu à un mouvement oculaire incessant, dont le but est peut-être de créer l'illusion d'un déplacement virtuel qui paraphrase le mouvement réel qu'une image fixe atteint rarement.

Les échanges étaient tels au Moyen-Age qu'un même thème pouvait migrer de l'orient islamique vers l'occident chrétien. C'est ainsi que nous retrouvons exactement le même motif dans le remplage d'une rose gothique (à gauche) et sur un plat en faïence oriental (à droite : Tesson aux trois lièvres, Égypte ou Syrie, fin XIIème-début XIIIème, dia. 9 cm, Le Caire, musée d'art islamique). En ces deux images, nous retrouvons la même équivoque de la superposition : trois oreilles suffisent à former trois lièvres de même que trois jambes laissaient imaginer trois marathoniens.

 

Triscèle : remplage d'une rose gothique"Tesson aux trois lièvres", égypte ou Syrie, fin XIIème-début XIIIème, dia. 9 cm, Le Caire, musée d'art islamique)

 

De même, sur le coté droit du portail de la cathédrale Saint Jean de Lyon, un médaillon placé à hauteur d'homme aurait pu attirer votre attention. Cette fois, quatre oreilles donnent naissance à quatre lièvres. Cette prolifération pourrait se poursuivre à l'infini, passant par le pentagone, l'hexagone, l'octogone,... Car si dans les premières images, trois oreilles suffisaient à former trois lièvres alors qu'il en aurait fallu six (le double), maintenant quatre oreilles donnent lieu à quatre lapins qui devraient en présenter huit ( toujours le double). Nous allons donc délaisser les lièvres et leur régression pour aborder une variante plus élaborée de la triscèle.

 

Triscèle : médaillon aux quatre liマvres, portail de la cathホdrale Saint Jean, Lyon

 

Un orient plus éloigné, touché lui-aussi par les échanges commerciaux, n'a pas été insensible à cette illusion particulière. Ainsi aux alentours de 1710, une peinture du palais de Jaïpur utilisait un mécanisme similaire, tout en le compliquant (L'envers des sens, page 23, voir Biblio en bas de page). Avec cette image, nous pourrions dire que les humains se multiplient comme les lapins. Nous avons là trois torses surmontés de têtes, qui, par leur imbrication très particulière peuvent donner à voir neuf personnages différents. En effet, chaque torse donne lieu à trois positions dfférentes : debout, assis sur les fesses jambes levées vers l'avant (position dont l'évidence est plus marquée dans les deux motifs inférieurs), ou bien encore reposant sur le ventre, jambes courbées vers le haut, tel un yogi prenant la posture de la barque.

 

Triscèle : peinture du palais de Jaipur, vers 1710

 

Bizarrement, seul les indiens ont été capables d'en arriver à cette multiplicité des interprétations. Car à nous diriger vers un orient plus extrême, nous allons retrouver le système occidental classique. Ainsi, dans l'image présentée ci-dessous, nous revenons au thème du double. Car en cette estampe japonaise de 1860 (L'oeil s'amuse, p. 23, voir Biblio en bas de page), nous retrouvons le principe occidental : cinq têtes donnent lieu à dix corps .

 

Triscèle : estampe sur bois japonaise, 1860

 

Laissons passer le cours du temps et revenons maintenant en occident. Là, au début du XXème siècle, la publicité s'empare sans vergogne de tout ce que l'art a formulé depuis déjà bien longtemps. Nous trouvons ainsi un logotype d'Ernst Jupp qui applique aux poissons ce que l'Inde moghole avait utilisé pour ses personnages. Ainsi, nous avons là une tête unique et commune aux trois poissons de la Gaerres Co., tout comme les trois torses indiens donnaient naissance à neuf personnages.

 

Triscèle aux Trois Poissons : logotype de Ernst Jupp, XXème siècle

 

Pire encore, plutôt que d"emprunter un système connu et reconnu, il se pourrait fort que ce sacré Ernst Jupp soit allé "un peu" plus loin. Car à regarder l'image présentée ci-dessous, nous ne pouvons pas ne pas supposer une filiation. Ainsi, ces poissons à tête commune forment le décor d'une céramique de Paterne, qui aurait été réalisée entre le XIIIème et le XIVéme siècle.

 

Triscèle aux Trois Poissons : céramique de Paterne, XIIIème-XIVホme siマcle.

 

Nous nous arrêterons là, conscient que tout n'a pas été dit, retrouvé et formulé, et pourtant satisfait de voir que la terre tourne bien sur elle-même, reprenant à chacune de ses révolutions ce qui avait déjà été dit par le passé.

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BIBLIOGRAPHIE
AIMÉ Gérard, GERVEREAU Laurent; KRISTY Nathalie, WILLEMIN Véronique,
L'envers des sens, Éditions Alternatives, 2001, Paris.
KAMEKURA Yusaku,
Trademark designs of the world, Dover publications inc., New-York, 1981, p.16.
ROTHENSTEIN Julian, GOODING Mel,
L'oeil s'amuse, Éditions Autrement, Paris, 2000.

WEBOGRAPHIE
http://fr.wikipedia.org/wiki/Triskèle
La page de Wikipédia sur la triscèle.
http://en.wikipedia.org/wiki/Three_hares
Page Wikipedia consacrée aux trois lièvres (anglais).
http://www.threehares.net/puzzles.html
Belle page en anglais sur un historique des
Trois lièvres et autres triscèles.
http://trois-lievres.skyrock.com/
Équivalent français de la page anglaise consacrée aux
Trois lièvres.

ICONOGRAPHIE
http://commons.wikimedia.org/wiki/Triskelion
Galerie Wikipedia Commons de triscèles (héraldique, celte, Man,...).
http://content.cdlib.org/ark:/13030/hb0g5005wm/?query=pregnant&query-join=and&brand=woodblock
Variante de l'estampe japonaise présentée en cette page par
Kunitoshi (1847-1899) : Pregnant women playing in summer heat, five heads with ten bodies, 1881.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Image%3ATriskele-hollow-triangle.svg
Image de la triskel celte.
http://users.dickinson.edu/~richesod/horses.html
Ce puzzle de
Sam Loyd, daté de 1871, est une triscèle à reconstituer.
http://www.asia.si.edu/collections/singleObject.cfm?ObjectNumber=F1953.23
Puzzle sketch of four horses, 1616, art safavide, encre sur papier, 12x15,4 cm, Ispahan, Iran.
Cette image aurait inspiré
Sam Loyd (ci-dessus) pour son puzzle..

 

 

 

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