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"Le concavexe et ses utilisations artistiques, page 2"

 


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Juillet 2020

INTRODUCTION

Les figures concavexe n'ont pas attendu leur recensement par les psychologues de la perception du XIX éme siècle pour être utilisées en art. Ainsi, toutes ces figures étaient connues de l'antiquité gréco-romaine, qui , le plus souvent, s'en servait pour décorer de mosaïques ou de pavements les murs et les sols des maisons patriciennes.

 

A. LES UTILISATIONS ARTISTIQUES DU CONCAVEXE.

 

1. LE DIÈDRE DE MACH

Nous avons ici un exemple tardif du dièdre de Mach avec le pavage de l'église saint-Vital de Ravenne. Étonnamment, toutes ces distorsions optiques de l'espace recouvraient des sols plats. Seul, le parquet en point de Hongrie pourrait, de nos jours. rendre un même sentiment d'instabilité.

Pavage de saint-Vital, Ravenne.

 

Au Taj-Mahal, l'utilisation d'un motif en dent de scie pourrait faire croire aux moins regardants d'entre-vous, que la pile séparant les deux panneaux est constitué de six bandes verticales. Il suffit pourtant d'en regarder la base pour se rendre compte qu'elle ne possède que trois faces.

 

décor du Taj-Mahal.

 

2. LE CUBE ISOMÉTRIQUE

Le Cube isométrique est utilisé depuis l'antiquité. Ce pavement, très bien conservé, a été retrouvé dans la maison du faune à Pompéi. Si le motif de départ est bien un cube dessiné en perspective isométrique, le pavage (la répétition à l'infini du motif) rappelle plutôt les Cubes de Beaunis. cubes déjà évoqués dans la page précédente. Mais, à y regarder de plus près, nous avons là, cachés dans la multitude des cubes, la Figure de thiéry et le Dièdre de Mach. Ainsi, vous pouvez associer n'importe quel losange horizontal aux deux parallélogrammes situés au-dessus, pour obtenir un cube perçu en contre-plongée, ou en-dessous pour avoir un cube vu en plongée, faisant de cet agglomérat instable et réversible une Figure de thiéry. Puis à oublier les losanges horizontaux, vous obtiendrez des bandes horizontales continues de dièdres, tantôt concaves, tantôt convexes.

 

Pavement isométrique, maison du faune, Pompéi.

 

Cette situation d'intrication de figures concavexes aux noms divers à l'intérieur d'une même image n'est pas surprenante. Car, toutes ces figures évoquées en ce début de page utilisent uniquement des losanges et des parallélogrammes. Ces deux formes géométriques possèdent la même capacité à changer leur orientation de 90°. Ainsi, ce sont des articulations et des regroupements différents de formes, qui, d'une figure à l'autre, laissent croire à des illusions différentes.

3. LA FIGURE DE THIÉRY

Cette mosaïque romaine, qui se trouve sur le site d'Orbe Boscéas dans le canton de Vaud, emploie de la manière la plus simple et la plus efficace qui soit la Figure de Thiéry. Chaque losange de couleur claire peut en effet tout autant être rattaché aux deux losanges inférieurs pour former un volume vu en plongée, qu'être associé aux deux losanges qui lui sont supérieurs pour devenir un bloc vu en contre-plongée

 

"Figure de Thiéry", illusion.

 

Cette illusion est encore utilisée de nos jours, et, au siècle dernier Vasarely s'en est amplement inspiré. Dans Basq, daté de 1973, il s'est amusé à compliquer la figure d'origine. Ainsi, tandis que les deux losanges centraux peuvent appartenir à un cube ou à un parallélépipède, le parallélogramme central auquel ils sont conjoints peut tout autant être compris comme la face droite du parallélépipède gauche que comme la face gauche du parallélépipède droit. Mais cela ne s'arrête pas là car d'autres formes concaves-convexes peuvent encore être trouvées sur le pourtour des deux grands blocs centraux.

 

"Basq", Vasarely.

 

4. L'ESCALIER DE SCHRÖDER

Cette lithographie d'Escher, Concave et convexe, est sans doute le chef d'oeuvre de l'ambiguïté du concavexe. Ici, toute forme géométrique se prête au passage du concave au convexe et tout élément figuratif participe à cette transformation. Ainsi, à la différence de Schröder, les escaliers, dont nous allons parler, modifient leur volumétrie en raison du contexte et non d'un choix visuel. Le grand escalier , en partie masqué à gauche, est perçu en plongée en raison de l'ensemble qu'il forme avec le tablier du pont sur lequel marche la femme noire. En revanche, à droite, le même escalier, la même forme dessinée, semble vu en contre-plongée en ce qu'il vient contrebuter l'arcade qui supporte la loggia.

 

"Concave et convexe", Escher.

 

Mais, Escher a encore ajouté des escaliers curvilignes à la base des deux colonnes latérales. Celui de gauche, vu en plongée, est convexe, tandis que celui de droite, dessiné en contre-plongée, est convexe. Cependant, pour compliquer la chose, l'artiste a ajouté entre eux un troisième escalier curviligne dont la moitié gauche est en plongée et la droite en contre plongée. Là encore ce sont les détails environnants qui permettent de passer du concave au convexe. Les poulies placées à gauche et à droite facilitent la perception des ces deux vues contradictoires. En revanche, la présence des têtes des lézards sur une même marche démesurément élargie ne semble pas faciliter l'inversion des perceptions.

Saül Steinberg s'est aussi parfois intéressé aux constructions impossibles. Son escalier paraît cependant différent de ceux que nous avons déjà vus. Le principe en est pourtant simple : quand le coté droit d'une marche et de sa contre-marche est concave, le coté gauche est convexe. Ce n'est donc plus la totalité de l'escalier qui passe du plein au creux, mais chaque moitié qui s'oppose à l'autre moitié. En fait, nous retrouvons là l'escalier curviligne aux lézards d'Escher.

 

"Escalier", Steinberg.

 

Il est à noter que ce dernier type d'escalier est à classer dans la catégorie des figures impossibles (même si son dessin pourrait donner lieu par un trucage quelconque à construction dans le réel). Alors que les figures concavexes sont ambiguës et peuvent être dites réversibles en ce que nous pouvons incessamment passer d'une vision concave à une autre convexe, ici, nous avons un objet qui réunit en un ensemble continu et indissociable une partie concave avec une partie convexe.

 

5. LES POINTES DE DIAMANT ET LEURS VARIANTES

À la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, Matteo Giovannetti, fresquiste italien , a laissé ce détail que l'on peut supposer non fini, détail qui n'est pas sans évoquer les pointes de diamant architecturales. Quel pouvait être son propos ? À suivre le jeu des ombres et des lumières, cette forme semble convexe puisque l'ombre la plus foncée se trouve à la base du volume. Mais, en ce cas, la partie la plus claire ne devrait pas être au niveau du quadrilatère central mais au sommet du volume. De même, le dégradé des deux parois latérales laisse imaginer que le quadrilatère central est source de lumière. Ainsi, il paraît plus logique de voir là une lumière au bout d'un tunnel, un éblouissement, une révélation.

 

Fresque, Giovanetti.

Avec Hyena stomp, Frank Stella semble utiliser la pointe de diamant. Bien que la pointe de la pyramide soit disjointe, certains verront la un volume concave, tandis que d'autres percevront un volume convexe. Malgré l'absence de dégradé coloré entre les différentes bandes qui alternent des couleurs vives et répétées, peu verront la une forme plane, un carré coloré. Mais, surtout cette pyramide n'est pas ce qu'elle prétend être, car nous avons là une tour de Babel camouflée. Cette peinture reprend le cheminement des ziggourats mésopotamiennes, grâce à une bande spiralée, unique et continue, qui partant du coin supérieur gauche arrive sans encombre au centre de l'image.

 

"Hyena stomp", Frank Stella.

 

5. LES COURBES ET LEURS VARIANTES

Cette fresque illustre un passage des Proverbes de Salomon (9,1ó6) : la Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes; Elle a égorgé ses victimes, mêlé son vin, et dressé sa table. Elle a envoyé ses servantes, elle crie sur le sommet des hauteurs de la ville: Que celui qui est stupide entre ici ! Elle dit à ceux qui sont dépourvus de sens : Venez, mangez de mon pain, et buvez du vin que j'ai mêlé. Quittez la stupidité et vous vivrez, Et marchez dans la voie de l'intelligence ! Mais, du texte de l'ancien testament aux commentaires du XIVème siècle, le temps passant, l'iconographie a été modifiée. Ici, il n'est donc plus question de pain et de vin, mais de mets littéraires.
Pourtant là n'est pas la question. Ce qui nous intéresse ici est l'exèdre servant de fond à la fresque. Cet élément architectural réunit de manière impossible une bande concave à une autre convexe par l'intermédiaire de sept colonnes. Si l'art byzantin est connu pour ses architectures qui mêlent plongée et contre-plongée, platitude et volumétrie, cette formulation reste exceptionnelle. De même, il semble difficile d'attribuer à la perspective inversée, telle qu'elle est employée dans la table, l'explication de cette figure impossible architecturale.

 

Fresque de la table de la Sagesse, Gracanica.

 

Malgré la thématique religieuse qui pourrait expliquer que le peintre ait voulu rendre par ce morceau d'architecture impossible quelque chose de l'indicible, nous ne sommes pas loin des escaliers curvilignes d'Escher. Car à supprimer les colonnes et réunir les deux bandes aux orientations contraires, nous retrouvons, peu ou prou, l'escalier aux lézards de Concave et convexe.

 

PAGE SUIVANTE : L'art du concavexe en trois dimensions.

PAGE PRÉCÉDENTE : Les illusions concaves-convexes.

 

 

ICONOGRAPHIE

ANONYME
Fresque de la Table de la Sagesse, seconde moitié du XIVe siècle, monastère de Gracanica, Kosovo.
http://monumentaserbica.branatomic.com/mushushu/story.php?id=33

ANUSZKIEWICZ Richard
,
Concave and convex : three unit dimensional, émail sur contreplaqué, 1967, collection de l'artiste.
GIOVANETTI Matteo,
Fresques, chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, cycle autour de saint Jean-Baptiste, circa 1355.
STEINBERG Saül,
Architecture, 1966, encre de chine et et encres de couleur sur papier, 70 x 55 cm.
STELLA Frank,
Hyena stomp, 1962, alkyd paint on canvas, 1,95 x 1,95 m., Tate Gallery, Londres.
http://www.tate.org.uk/art/artworks/stella-hyena-stomp-t00730

VASARELY Victor,

Basq, acrylique sur toile, 158 x 117 cm., 1973, collection d’art Renault, série des "Polychromie multidimensionnelles".

 

 

 

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