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"Accélération de l'espace du dessin"



PLANSITE-----SITEMAP-----

 

Mai 2012

D'UN ILLUSTRE DESSIN

La Neuvième avenue de Saül Steinberg est une image utilisant le principe de diminution accélérée. D'un coté, nous pouvons penser que Steinberg a employé une immense diminution accélérée des tailles pour que la Chine et le Japon arrivent à rentrer dans cette image. Ici, tant la distance entre les lieux que la superficie des territoires sont considérablement amoindries. Mais d'un autre coté, Steinberg a très bien pu employer une extraordinaire perspective ralentie pour que nous puissions voir la Chine et le Japon depuis New-York. La perspective ralentie permet en effet de voir de manière claire des éléments dont l'éloignement gêne ou empêche la lisibilité (voir la première page consacrée à la perspective ralentie et l'architecture). Que penser de ce grand écart d'interprétation ?

 

STEINBERG Saul, couverture du New Yorker, mars 1976.

 

En dépit de l'utilisation d'une perspective centrale, tout autant erratique que fluctuante, pour les rues de New-York, cette image délaisse les lois de la perspective, que celle-ci soit classique, ralentie ou accélérée. Au-delà de la ville, nous ne pouvons plus tracer de fuyantes, que celles-ci soient justes ou déviées, sur un dessin qui relève d'un pur imaginaire.
N.B.
Voir une analyse plus poussée de la
Neuvième avenue de Saül Steinberg.

DES CROQUIS PERSONNELS

1. PERSPECTIVE ACCÉLÉRÉE ET POINTS DE FUITE

La page 13 du carnet 1988-1989 hésite entre l'accélération apparente de la diminution attendue par le système visuel et une diminution réelle et régulière des bâtiments. Aucun indice ne permet de trancher la question lorsque ces croquis s'insèrent dans des suites consacrées à la perspective accélérée.
Pourtant comme nous l'avons vu avec le
Palais Spada et le Théâtre de Vicence, les fuyantes des sommets et des bases se dirigent plus bas que la ligne d'horizon. Il est vrai que la véritable ligne d'horizon est en fait cachée par la déclivité montante des routes, leur point de fuite étant situés bien au-dessus de la ligne d'horizon apparente. Mais, en dépit de l'absence de la ligne d'horizon d'un plan horizontal, nous sentons bien que la diminution de la hauteur des immeubles est trop rapide. Et quand bien même, un architecte moderne et moderniste aurait choisi de construire une rangée décroissante de bâtiments, l'importance de la diminution de taille et sa régularité laissent penser à une accélération de la diminution normale attendue.
Mais tout ce qui vient d'être dit ne peut s'appliquer qu'aux croquis de la page gauche. La page suivante, à trop vouloir jouer de la symétrie, renie une possible utilisation de la perspective accélérée, pour pencher du coté d'une architecture utopiste contemporaine.

 

Page 13 du carnet 1988-1989.

 

La page 15 du carnet 1988-1989 propose des conflits de diminution.
1. Le premier oppose une perspective parallèle (ici cavalière) et donc sans utilisation de la diminution de taille, à une perspective fuyante. Mais, ici rien n'indique que la perspective fuyante utilise une accélération de la diminution attendue. Seule la présence de la rangée de bâtiments en perspective cavalière laisse entendre une diminution anormale de la rangée à laquelle elle s'oppose.
2. Le second croquis fait de même mais en plaçant les deux perspectives dans une même orientation.
4. Le quatrième croquis utilise quant à lui une perspective accélérée. Alors que presque rien ne la distingue des deux rangées fuyantes précédentes, quelque chose d'anormal se joue : la fuyante des faîtages descend bien bas et bien vite. Alors que la rangée droite des deux premiers croquis, pouvait, en l'absence des fuyantes de la route, passer pour une diminution logique et continue, nous voyons maintenant que les faîtages et les bases des toitures ne sont plus crédibles. Nous avons le sentiment que les toits de ces bâtiments penchent et que les derniers plafonds descendent. Les deux lignes fuyantes d'une supposée route suffiraient donc à fournir un contexte suffisant, capable de modifier notre perception de volumes, volumes qui reproduisent pourtant une forme et une disposition identique d'une image à l'autre.

 

Page 15 du carnet 1988-1989.

 

2. PERSPECTIVE ACCÉLÉRÉE ET DIMINUTION LATÉRALE

La page 37 du carnet 1987-1988 a été, à l'évidence, influencée par les villes de Chirico, au point que Mélancolie, toile de l'artiste, sous-titre le troisième croquis. Mais, si nous retrouvons bien les accélérations à l'intérieur d'un même plan vues, page précédente, avec Place d'Italie avec statue équestre, d'autres procédés sont ici à l'oeuvre. Nous avons donc là des variations sur un thème moderne et métaphysique.

 

CHIRICO Giorgio, "Mystère et mélancolie d'une rue", 1914.

 

1. Le premier croquis prend l'exact contre-pied des toiles de Chirico. Ainsi, au lieu décroître plus rapidement que le mur qui les porte, les ouvertures et les cheminées prennent de l'ampleur au fur et à mesure de leur éloignement. Nous avons donc, ici et en-cela, une perspective ralentie.
2. Le second croquis (en bas à gauche) présente deux accélérations différentes. Le bâtiment situé à gauche supporte une accélération de la diminution de ses ouvertures dans la profondeur de l'espace, tandis que celui situé à droite offre une même accélération dans la latéralité de l'image.
3. Le croquis supérieur droit reprend le précédent en ajoutant une nuit étoilée à travers les ouvertures.
4. Enfin, le dernier croquis associe accélération et ralentissement. La rangée d'ouvertures la plus basse du bâtiment situé à droite croît ici en fonction de l'éloignement.

 

Page 37 du carnet 1987-1988.

 

La page 37 du carnet 1988-1989 présente d'autres problématiques.
1. Le premier croquis se contente de reprendre la technique de fuyantes descendant plus bas que le plan incliné montant du sol. Si ce n'est que ces fuyantes ne sont plus alignées le long d'un même tracé mais que chaque faîtage possède sa propre accélération de son angle de fuite.
2. Le croquis inférieur gauche montre de manière exemplaire l'importance de la présence de plans démesurés déjà évoqués avec Caillebotte. Avec cette image, nous avons l'impression de rentrer dans un tunnel sans fin. Pour des raisons qu'il faudrait préciser, l'effet tunnel évoque une accélération de l'espace. Car, dans un cas comme dans l'autre, notre regard est attiré en un point précis par des plans tantôt accélérés, tantôt démesurés.
Un dessin, présenté plus bas dans cette page web, reprend la démesure des plans en utilisant des formes figuratives exagérément et délibérément allongées.
3. Le croquis supérieur droit travaille, comme certains croquis de la page précédente, la latéralité de l'espace. Bien que le point de fuite soit à sa place sur la ligne d'horizon (placée, il est vrai, à la verticale !), nous ressentons une accélération de l'espace. Le jeu marqué des fuyantes joue à l'évidence un rôle en conduisant notre regard en un point unique et précis. Mais, un autre indice graphique a son importance. Il semblerait que la répétition, répétée et répétitive, de formes identiques reprenne le rôle des plans démesurés du croquis précédent. En raison de l'uniformité décorative des formes et de leur alignement à l'intérieur de fuyantes bien définies, notre système perceptif aurait tendance à regrouper ces formes en surfaces reproduisant l'effet tunnel déjà cité.
4. Il est intéressant de comparer le dernier croquis avec son prédécesseur. Nous ne pouvons plus parler ici d'accélération de l'espace et nous retrouvons avec une simple et acceptable, bien que trop régulière, diminution de taille. Malgré l'utilisation de formes quasi identiques, nous perdons le plus important : les fuyantes contraignantes qui dirigeaient notre regard et organisaient les formes en plans convergeant en un point unique, précis et lointain. Ici, les deux points de fuite, correspondant aux deux registres superposés, sont maintenant situés dans un hors-champ droit, qui marque plus la latéralité de l'espace que sa profondeur.

 

Page 37 du carnet 1988-1989.

 

DES DESSINS PERSONNELS

 

1. PERSPECTIVE ACCÉLÉRÉE ET POINTS DE FUITE

Dessin en perspective accélérée, 1.

 

2. PERSPECTIVE ACCÉLÉRÉE ET ALLONGEMENT DES FORMES

Dessin en perspective accélérée, 2.

 

CONCLUSIONS DISPARATES

LA PERSPECTIVE ACCÉLÉRÉE EST :
La perspective accélérée est un système perspectif "dépravé" qui donne le sentiment au spectateur que l'espace qu'il contemple, architecture, sculpture, théâtre, peinture,... est plus profond qu'il n'est en réalité.
La perspective accélérée est la conséquence logique et perverse d'un système perceptif, qui, en laissant croire que les éléments perçus diminuent au fur et à mesure de leur éloignement, ouvre la porte à ce type d'illusions.
La perspective accélérée est, en cela, une superposition équivoque, puisque l'approfondissement illusoire ainsi perçu vient se superposer à la réalité matérielle qui la supporte ou à la représentation attendue qui est donnée.
La perspective accélérée d'une architecture est à ranger avec les anamorphoses, en ce qu'elle n'apparaît que sous un angle de vision bien précis, alors que de la plupart des autres points de vue, nous connaissons sa véritable nature : les déformations de la réalité matérielle qui la fondent.
La perspective accélérée d'une architecture est une anamorphose à l'envers en ce qu'elle nous oblige à voir son accélération de l'espace (l'image originelle voulue par l'artiste) avant que nous ne puissions, en un second temps, découvrir le subterfuge qui la fonde.
LA PERSPECTIVE ACCÉLÉRÉE N'EST PAS :
La perspective accélérée n'est pas la perspective ralentie, puisque la première trompe notre perception en exagérant ses défauts, tandis que la seconde trompe notre système visuel pour en atténuer les abus et se rapprocher ainsi d'un réel idéal.

PAGE PRÉCÉDENTE : Perspective accélérée et peinture

 

 

ICONOGRAPHIE
CHIRICO Giorgio de, Mystère et mélancolie d'une rue, 1914, huile sur toile, 87 x 71,5 cm, collection privée.
STEINBERG Saül, couverture du New Yorker, mars 1976.

WEBOGRAPHIE
http://en.wikipedia.org/wiki/File:The_New_Yorker,_1976-03-29,_Cover_%28View_of_the_World_from_9th_Avenue,_priced_and_dated%29.PNG
Vue de la 9th avenue par Saül Steinberg.

 

 

 

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