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"La double-face à pile ou face"


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Avril 2011

OÙ NOUS APPRENDRONS À DISTINGUER LA TRIPLE-FACE DE LA TRICÉPHALIE

Avant d'aborder dans la page précédemment écrite la variante céphalée de la triscèle qu'est la triple-face, nous aurions pu commencer par la double-face. Disant cela, les non initiés seront déjà perdus par un problème de vocabulaire que cette page va venir encore compliquer. Rappelons donc certaines notions et certains principes.
La triple-face possède un crâne commun sur lequel viennent se plaquer trois visages. Mais ces visages, à eux trois, ne possèdent que quatre yeux puisque les deux yeux du visage central peuvent tout autant servir à ce dernier qu'aux visages qui le bordent. En cela, la triple-face évoque la triscèle où chaque jambe peut tout aussi bien être associée à celle qui la suit qu'à celle qui la précède. Enfin, un oeil ou une jambe servant deux desseins, nous avons là une superposition équivoque, principe plastique permettant, par le recouvrement supposé de deux dessins, à l'ambiguïté tant spatiale que sémantique d'advenir : cet oeil ou cette jambe doit-il être associé à tel ou tel ensemble ?
Nous avons encore préciser que la triple-face n'a rien à voir avec un personnage tricéphale, qui, comme
Hécate est représentée avec une tête de lion, une de chien et une de cheval sur un corps de femme. Avec ce personnage mythologique, nous sortons des ambiguïtés des relations spatiales pour aborder les impossibilités sémantiques : une forme inconnue du réel. Et bien que la triple-face soit, elle-aussi, absente du réel, le mécanisme qui fonde sa représentation dessinée repose sur une ambiguïté plastique : la situation d'un oeil dans la latéralité de l'espace représenté. Cet oeil est-il l'oeil gauche du visage central ou l'oeil droit du visage situé à droite ?

Les moins patients d'entre vous étant déjà partis depuis longtemps, nous pouvons poursuivre notre introduction au bonheur méconnu d'avoir à traiter de la double-face. Mais, nous avons, là encore, à prévenir le lecteur sagace agacé par tant de précautions : si la double-face rappellera aux plus perspicaces le Lapin-canard de Jastrow (ci-dessous), la plupart des exemples que nous aurons à voir s'en distinguent sur un point essentiel. Les double-faces superposent les crânes alors que le Lapin-canard va plus loin, qui n'offre qu'un oeil à ses deux profils animaliers. Ce qui explique la rareté de ce type de figure, alors que les double-faces ont pullulé, pullulent et pulluleront encore longtemps après notre mort.

 

Double-image, "Lapin- Canard", Jastrow

 

JANUS OU LE DIEU DES CÉPHALÉES

Oublions l'Égypte et commençons par Janus, le plus ancien dieu romain, qui, ignoré des grecs, est sans doute d'origine italique. Sa représentation la plus courante est celle d'une tête biface regardant dans deux directions opposées. Mais, il existe des variantes quadricéphales (Janus quadrifrons), et d'autres bicéphales (Janus bifrons). Nous en resterons quant à nous à la double face, où, comme dans la monnaie présentée ci-dessous, Janus présente deux profils sur une seule tête.

 

Janus bifrons, monnaie romaine

 

D'après la mythologie romaine, Janus aurait reçu de Saturne, qu'il avait recueilli, le don de la double science. Ce pouvoir permettait de maîtriser tant la science du passé que celle de l'avenir. Cette particularité lui a certainement valu de devenir le dieu des commencements, celui du jour mais surtout celui de l'année, Januarius étant le mois de Janus. Un de ses visages regardait alors l'année écoulée, tandis que l'autre contemplait celle à venir. Mais une autre de ses nombreuses attributions peut encore nous intéresser. Janus était aussi le dieu des portes en ce que chaque porte ouvre sur deux possibilités : le départ ou le retour.
On voit ainsi que les glissements progressifs de la symbolique respectent une même structure. En toutes ces occurrences, un même paradigme (jour, mois, porte,...) supporte deux directions ou deux significations opposées. C'est ainsi que la superposition plastique des crânes en arrive à mettre en scène et en image la double signification recherchée. Aurions-nous pu trouver plus belle définition de l'ambiguïté que la tête d'un
Janus biface qui réussit à réunir l'alternative d'un double-sens en un chef monocéphale dont la double-face devrait, par son double-jeu, donner des céphalées à plus d'un.

GIOTTO OU COMMENT REDOUBLER DE PRUDENCE

Dans l'église inférieure Saint François d'Assise, vous pourriez admirer ce détail des Vertus franciscaines, fresque peinte par Giotto en 1330. Nous avons là une représentation allégorique de la Prudence. Cette Prudence devrait vous rappeler une divinité païenne, qui, comme elle, possède une double face lui permettant de voir le passé et l'avenir. Ce sentiment est ici renforcé par le fait que le visage d'une vieille femme est tourné vers le passé, tandis qu'une jeune femme regarde l'avenir. Nous avons là un réemploi évident du Janus romain. Ainsi de même que colonnes gréco-romaines et chapiteaux corinthiens se sont vus réutilisés dans des églises romanes et gothiques, la hiérarchie chrétienne s'est acharnée à remplacer les fêtes et les divinités païennes qu'elle n'arrivait pas à éradiquer, par ses propres cérémonies et représentations.
Pourtant la symbolique se doit d'évoluer. Avec la
Prudence de nouveaux attributs apparaissent. L'astrolabe représente l'étendue du monde qu'elle est capable de connaître et donc de maîtriser. Le miroir ne sert pas ici à contempler sa propre image (ce qui en ferait l'allégorie de la Vanité), mais, étant tourné vers l'avenir, marquerait l'étendue de sa connaissance. Pourtant, cette symbolique là va, elle-aussi, évoluer pour se fixer comme étant l'instrument permettant de regarder derrière soi, en direction des enseignements du passé. C'est ainsi que de nos jours, l'allégorie contemporaine de la Prudence, incarnée par le gendarme motorisé, vous conseillera fortement de regarder dans votre rétroviseur avant d'opérer un dépassement.

 

Giotto, "Vertus franciscaines", dホtail "La prudence", fresque, テglise Saint Franヘois d'Assise, 1330

 

En 1603, l'Iconologia de Cesare Ripa, diffusée et reprise dans toute l'Europe, va fixer pour plusieurs siècles la symbolique et les attributs de la Prudence. Sur la tête biface, le profil d'un vieil homme est tourné vers le passé, tandis que celui de la jeune femme semble se refléter dans un miroir. Mais, le miroir, qui permet de lire tant dans le passé que dans l'avenir, est aussi l'instrument de la connaissance de soi. Le cerf a, quant à lui, été longtemps considéré comme résistant aux morsures du serpent, qu'il soit celui de la genèse ou le diable de la bible. Enfin, bien que n'étant pas représenté sous la forme classique du caducée, le serpent, enroulé autour de la flèche, n'en exprime pas moins l'incarnation du mal maîtrisé.

 

Cesare Ripa, "Prudenza", tirホe de l'Iconologia, 1603

 

DOUBLE-JEU IMPRUDENT D'UN VISAGE EN MIROIR DÉPOURVU DE MIROIR

La Prudence n'est pas la seule allégorie à reprendre une des innombrables fonctions du dieu Janus. Car, entre un visage tourné vers un passé pas si lointain et déjà renié et un autre tourné vers un avenir bien proche et vivement revendiqué, beaucoup d'eau et beaucoup de salive peuvent couler sous les ponts de Paris. C'est ainsi que la double-face en arrive parfois à représenter le double-jeu du double-discours d'un même visage répété en miroir : l'Hypocrisie d'un retournement de veste incarné dans un retournement de tête. Et la tête parle qui nous dit : tantot froid, tantot chaud, tantot blanc, tantot noir, a droit maintenant, mais autrefois a gauche, je vous disais bon jour, et je vous dis bon soir.

 

Caricature, "l'Hypocrisie", 1791

 

Barnave Antoine, révolutionnaire grenoblois fût surnommé Monsieur Double-Visage. Voici les différents textes de cette gravure :
-
L'Homme de la cour 1791, l'homme du peuple 1789, semblent avoir été ajoutés postérieurement.
- Sur le ruban gauche
liste civile, sur le droit opinions sur les hommes de couleurs.
- Sur le papier foulé à gauche
patriotisme, liberté, vertu, sur le droit Droits de l'Homme-serment du Jeu de Paume-Est-il donc si pur ce sang qu'on ne puisse le laissé couler.
- Signé
Brutus.
N.B. Pour plus d'informations, voir l'iconographie en bas de page.

 

PRUDENCE CONTEMPORAINE DE CONTEMPORAINS PRUDENTS

Chacun sait que l'art contemporain se nourrit de culture classique. Ainsi, de par leur seule présence, certains artistes en arrivent à incarner la Vanité et l'Orgueil. Mais, dans la matutinale Bretagne hivernale, vous pouvez encore de nos jours retrouver la Prudence de Cesare Ripa.
Il n'y avait pas de miroir et je n'ai pas vu le cerf. Quoiqu'un peu large l'ombre de leur crâne ne fait qu'un, où nous reconnaissons le barbu et la jeune femme. Mais, tandis que le vieillard regarde vers l'avenir, la jeune fille contemple le passé. Nous en arrivons ainsi à nous demander qui peut-être à l'origine de cette
Prudence renversée, apparition matinale, d'une silhouette impossible à l'ombre projetée sur un mur.

 

Ombre de visage à double-face

 

Nous reculant de quelques pas, apparaît alors un Janus bifrons, où les deux têtes quoiqu'encore accolées commencent à se séparer. Et la Prudence n'est plus ici de mise, car, en l'une de ses nombreuses attributions, Janus pouvait, lui aussi, associer profil féminin et masculin. Cela s'est passé un 25 décembre, peu après le solstice, au soleil levant et au jour rallongeant, un vieillard attendait le nouvel an.

 

Patrice et Camille à double-face

 

LINUS OU LE MOUVEMENT DÉDOUBLÉ

La double-face n'a pas vocation à être la représentation, toujours ressassée, d'un présent qui contemple le passé en regardant le futur. Nous allons cependant devoir admettre que certaines de ses utilisations, qui, de prime abord, n'ont rien à voir avec le passage du temps, y reviennent encore. La double-face de ce Linus se contente de chercher, en un retournement angoissé, sa couverture. Et, en cette représentation moderne et convenue du mouvement, nous savons bien qu'un profil était là avant que l'autre n'apparaisse. Dans ce mouvement né dans l'immobilité de l'image, un moment s'est donc écoulé.

 

Linus à la double-face

 

THÉORIE DU DOUBLE-SENS DE LA DOUBLE-FACE

 

L'APERÇU SÉMANTIQUE

Au niveau du langage, les visages à double-face, triple-face et autres monstruosités mythologiques posent le problème du référent. Toutes ces images, qu'elles soient écrites, peintes ou sculptées renvoient à un référent que le réel ignore. En cela, nous sommes dans l'impossible de la langue. Pourtant deux cas sont à distinguer. Les images précitées ne posent aucun problème de construction dans le réel, ni même de reconnaissance ! En effet, une fois le premier effet de surprise passé, chacun est amené à déceler en ces formes inconnues des parties connues. Le centaure accole ainsi un torse humain à un corps de cheval, tandis que la sirène se compose d'un torse féminin auquel est associé un appendice caudal de piscidé. Nous sommes en cela dans le contact impossible de la figure : deux signifiants connus sont juxtaposés afin d'atteindre un signifié dont le référent est inconnu du réel.
Il en serait tout autrement si nous devions parler des martiens, jupitériens, uraniens et autres E.T. Là, mise à part l'imagination bêtement anthropomorphe des scénaristes et décorateurs, nous entrons dans l'inconnu total : le référent impossible. Imaginez un E.T. sans bras, sans mains, sans jambes, sans pieds, sans yeux, sans nez, sans oreilles, serait un travail référentiel encore plus difficile pour le spectateur que pour le scénariste, qui, dans son propre imaginaire, peut bien lui attribuer n'importe quelle forme jusqu'ici inconnue, mais forme qu'il serait alors impossible de communiquer à votre part de cerveau disponible.

L'APERÇU PLASTIQUE

Deux solutions s'offrent à nous pour essayer de ranger la double-face dans notre classification des figures impossibles et ambiguës.
À considérer un crâne commun aux deux visages, nous aurions là une superposition impossible. Dans la sculpture classique, cette mécanique décrit bien les
Janus et autres divinités bifaces et monocéphales en ce que nous ne saurons jamais si le crâne appartient à un profil plutôt qu'à l'autre. Il n'en reste pas moins que les Janus bifrons (bicéphales) relèvent, quant à eux, du contact impossible. La réunion de deux crânes visiblement distincts, quoique conjoints, forme un ensemble d'une contiguïté incohérente. Pourtant, comme le montre la photographie aux ombres de profil, une simple superposition équivoque suffit à donner une double-face bicéphale dans le réel. Il est vrai qu'en dépit du réalisme photographique, nous sommes, par l'entremise des ombres portées sur un plan, dans le domaine du dessin. Passons alors à un deuxième mécanisme plastique.
Nous pourrions donc considérer que ces double-faces relèvent de la superposition équivoque quand, dans le dessin, les crânes se mêlent de telle manière qu'il est difficile de connaître leur construction privilégiée dans le réel. C'est ainsi que le
Lapin-canard, en dépit de son oeil commun, problématique que les images évoquées plus haut n'ont pas à surmonter, est ici considéré comme une superposition équivoque. Comment expliquer cette situation ? Tout simplement par un système de calques qui superposeraient les deux profils animaux à partir de l'oeil commun, sans pouvoir ensuite décider, qui du lapin ou du canard vient se superposer à l'autre.
Pour clore ce problème qui ne saurait être résolu, revenons à la soi-disant impossibilité des têtes bifaces en volume dans le réel. Imaginez simplement des frères siamois, associés par la tête.

 

 

WEBOGRAPHIE
http://ist-socrates.berkeley.edu/~kihlstrm/JastrowDuck.htm
L'histoire mouvementée de l'invention du Lapin-canard.
http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Double_faces_on_one_head
Page Wiki images double-faces
http://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9cate
Page Wikipedia sur
Hécate.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Janus_%28mythologie%29
Page Wikipedia consacrée à
Janus.
Triangulation des profils
Sur cette page du site vous trouverez quelque dessins de pseudo
Janus à un oeil commun.

ICONOGRAPHIE
http://www.culture.gouv.fr/Wave/savimage/enlumine/irht6/IRHT_093043-p.jpg
Psautier de Beaune, Janus, Miniature au mois de janvier, 13e siècle.
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wenceslas_Hollar_-_The_Greek_gods._Diana.jpg
HOLLAR Wenzel (1607-1677), Diane et Hécate, date inconnue, gravure, 7 x 10 cm., Université de Toronto.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6947859h.r=%22l%27homme+du+peuple%22+1791.langFR.
BARNAVE Antoine, surnommé Monsieur Double-Visage (1761-1793), eau-forte, 21 x 13 cm, 1791.
Pour une biographie de l'individu voir :
http://cahiers.francais.over-blog.com/article-24073201.html
http://www.alhirschfeldfoundation.org/piece/boys-syracuse-0#result_info_2763
AL HIRSCHFELD, The boys from syracuse, dessin, 1938.
http://www.musees-franchecomte.com/index.php?p=617&art_id=1465&args=Y29tcF9pZD0xMDExJmFjdGlvbj1wb3B1cCZpZD0mY29sbGVjdGlvbl9pZD0xOTh8
PICASSO Pablo, Nu, huile sur toile, 1941, 92 x 65 cm., donation Maurice Jardot, musée d'art moderne de Belfort.

BIBLIOGRAPHIE
RIPA Cesare, Iconologia, 1603, Rome.

VOIR
GIOTTO, Les vertus franciscaines, 1330, fresque de la croisée, église inférieure Saint François, Assise.

 

 

 

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