ARTICLE

"Les ombres portées se jouent de nous"



PLANSITE-----SITEMAP-----

 

Janvier 2009

En prenant régulièrement des photos comportant des ombres, je me suis rendu compte que leur représentation à la surface du papier photographique pouvait donner lieu à différents phénomènes. Alors même que nous avons toujours les trois mêmes éléments en présence : une source lumineuse, un volume ou un objet (que ce dernier soit un panneau, un piéton, un animal ou un brin d'herbe) et son ombre portée. Pourtant, en dépit de la présence répétée des trois types d'éléments précités, j'ai été amené à placer des ombres dans chacune des trois catégories plastiques de l'ambiguïté spatiale. À lire le sommaire de la rubrique Photographies, vous trouverez tout autant des ombres qui relèvent de alignement ambigu, que du contact ou de la superposition équivoques. Pire encore, en regardant la colonne consacrée à l'alignement, vous constaterez que certaines ombres aplatissent l'espace représenté, alors que d'autres l'approfondissent. Étant peu féru de géométrie dans l'espace et de projection de surfaces sur des plans, j'ai mis beaucoup de temps avant que de pouvoir bricoler ma petite taxinomie personnelle, qu'un professeur de mathématiques pourrait détruire d'un revers de postulat, d'axiome ou de loi géométrique bien sentie.
Nul ne peut nier que les ombres sont planes quel que soit l'objet qu'elles essayent de mimer par leur silhouette dégingandée. Mais cet aplatissement peut tout autant concerner leur propre forme que le réel sur lequel elles se portent ! Après de multiples tergiversations, il est apparu que le support, support sur lequel les ombres viennent déposer la caricature de l'objet qui les fonde, permet de retrouver les trois catégories plastiques de l'ambiguïté des relations spatiales. Nous verrons ainsi que les surfaces planes jouent de l'alignement équivoque, que les plans pliés et articulés utilisent l'alignement ambigu, tandis que des plans distants, à savoir échelonnés dans l'espace, emploient le contact incertain. Commençons par ce qui pourrait apparaître comme le plus simple : le support plan de l'ombre portée.

LE SUPPORT PLAN DE L'OMBRE

Mais le support ne fait pas tout. Comme nous allons le voir, un même support peut conduire à des déformations différentes. C'est ainsi que vous pouvez trouver dans la colonne Superposition de la rubrique Photographies des ombres dites Réversibles, d'autres Retournables, tandis que d'autres encore sont considérées comme étant des Anamorphoses, et que certaines, au statut plastique pour lors indistinct, ont été regroupées sous l'intitulé Ombres.

1) L ES OMBRES ALLONGENT

À regarder l'ombre de notre corps encore plein de vie, que ce soit à l'aube ou au crépuscule, nous savons tous que les ombres aplatissent nos vies et allongent nos corps sur le sol où elles viennent déposer notre silhouette. Mais cet allongement n'est pas sis simple qu'il y paraît. Car l'endroit d'où nous regardons la forme que nous aurons au royaume des morts est déterminant. Si nous nous plaçons du point de vue du photographe, tel que montré ci-dessous, la déformation obéit aux lois de perspectives dépravées (à savoir en ce cas l'anamorphose plane), qui en arrivent à produire un accroissement progressif de notre silhouette. Ici les baguettes interminables des doigts poursuivent un poignet aux proportions acceptables . Afin de mieux comprendre ce mécanisme, consultez l'article consacré à : La première anamorphose.

 

Ombre anamorphosée d'une main

 

Bien que donnant toujours une vue disproportionnée et allongée de nos corps, l'ombre peut, sous d'autres points de vue, décroître au lieu de croître. Ainsi lorsque nous sommes le photographe de notre ombre, en raison de la diminution due à l'éloignement, la perspective classique vient corriger et même inverser les proportions qu'un regardeur latéral aurait de notre silhouette. En ce cas particulier, nos crânes en tête d'épingle viennent couronner les jambes interminables des échassiers que nous aurions pu être dans une précédente incarnation en berger landais.

2) LES OMBRES ÉLARGISSENT

PLAN VERTICAL
La situation n'est guère différente lorsque l'ombre vient se porter sur une surface frontale. Ici encore, le point de vue du photographe sur sa propre silhouette veut que son ombre semble diminuer au fur et à mesure qu'elle s'éloigne de l'appareil qui la fixe sur la pellicule. Mais, en raison du relèvement à la verticale, nous voyons maintenant un épaississement vers la droite ou un amincissement vers la gauche des différentes parties de notre corps humain noirci, projeté et aplati.

 

Ombre anamorphosée de l'ego

 

3) L ES OMBRES PRODUISENT DES VOLUMES

Après les anamorphoses humaines qui sont à considérer comme des superpositions équivoques (voir l'article : L'anamorphose comme superposition équivoque), nous allons aborder des superpositions équivoques plus classiques.

PLAN HORIZONTAL
Sur un sol tout autant caillouteux que sablonneux, marqué par les semelles des piétons, un volume apparaît. Certains pourraient croire que ce volume de métal noirci serait un tabouret, tandis que d'autres verraient là une cage à rat des villes ou un piège à cafards. Nous avons simplement l'ombre renversée et portée au sol de ces antiques poubelles en treillage métallique que des collectionneurs avisés devraient stocker en quelqu'endroit secret afin de les revendre dans quelques années comme élément caractéristique du mobilier urbain et parisien de l'après-guerre.
Ainsi, de ce point de vue précis, cette ombre portée au sol, nous offre un volume crédible tout en superposant tête-bêche, à l'intérieur d'une même silhouette, deux objets différents (pour voir la vue retournée de cette figure retournable voir :
La poubelle de Vincennes).

 

Photographie ambiguム : Poubelle retournable

 

PLAN VERTICAL
Nous pouvons trouver des superpositions similaires sur des plans verticaux, si ce n'est que cette fois, la figure obtenue ne sera pas retournable mais simplement réversible. Non loin de la
Gare de Lyon, des immeubles de bureaux permettent aux banlieusards de la très grande couronne d'échapper à la cohue du métro, à la lenteur des bus et à la perte de poids que l'utilisation du Vélib pourrait entraîner. Ainsi près de cette gare, quatre immeubles sont prêts à accueillir l'enthousiasme du bureaucrate, heureux de retrouver son bureau paysager. Si ce n'est que nous n'avons là que trois immeubles réels. Le quatrième, dont nous apercevons le sommet angulaire et noirci, n'est que l'ombre portée de l'immeuble de droite sur la façade du bâtiment situé à gauche. Nous avons là une figure réversible en ce que nous hésitons entre la présence possible d'un volume et la réalité d'une surface polygonale plane. Pour une analyse plus complète voir : Immeubles de le gare.

 

Photographie ambigue : Ombre en volume.

 

4) L ES OMBRES APPROFONDISSENT

PLAN VERTICAL
Mais les plans verticaux offrent encore d'autres possibilités. C'est ainsi que nous allons encore percevoir un volume, si ce n'est que l'ombre présentée ci-dessous diffère des deux précédentes en ce qu'elle montre l'objet qui en est à l'origine. Au bas d'une fenêtre marseillaise, une balustrade demi-circulaire projette son ombre sur la façade de l'immeuble. Du point de vue du photographe, les lignes d'ombres semblent poursuivre et prolonger les barres de métal, fermant ainsi le cercle que ces dernières avaient entamé. En cela, nous avons un alignement équivoque continu, où des lignes se poursuivent à la surface de l'image laissant croire à la présence d'orientations spatiales faussées et illusoires. En cela, nous sortons du domaine de la superposition ambiguë.

 

Photographie ambigue : ombre de balcon, Marseille

 

Pour expliquer cet écart, un constat s'impose à nous. Jusqu'ici, des ombres solitaires venaient se déposer à la surface de plans verticaux et horizontaux sans que nous puissions voir l'objet qui était à leur origine. Pour cette raison, nous avions là des superpositions équivoques qui se suffisent d'une seule forme réversible ou retournable pour atteindre à l'équivoque. En dévoilant l'élément à l'origine de l'ombre, le balcon marseillais offre maintenant deux éléments distincts à la vue qui, sous un certain angle, donnent lieu à une situation spatiale ambiguë. Et si nous avons bien un contact de l'ombre et de son objet, sans l'orientation particulière des ombres, qui semblent poursuivre la trajectoire du métal, nous ne pourrions croire à la présence de cercles. C'est ainsi que nous sommes passés de la superposition à l'alignement équivoque.

PLAN HORIZONTAL
Sur le sol du jardin du
Musée des Beaux-Arts de Lyon, vous pourriez, par une journée ensoleillée, voir des cercles entrelacés, là où vous n'avez que des arceaux demi-circulaires destinés à protéger le gazon lyonnais des pas du visiteur distrait. Nous retrouvons là le phénomène déjà observé avec le balcon marseillais. En raison du même principe, l'alignement équivoque, un demi-cercle réel, par son ombre projetée, évoque un cercle complet et continu. Si ce n'est que cette fois, l'ombre de l'objet vient se déposer sur un plan horizontal. Mais, comme dans l'exemple précédent, la profondeur s'est accrue, qui nous laisse croire à la présence de formes circulaires alors que nous n'avons là que des demi-cercles redoublés par leurs ombres portées.

 

Photographie ambigue : ombre d'arceaux, Lyon.

 

LE SUPPORT PLIÉ DE L'OMBRE

Mais la situation n'est pas toujours aussi simple. N'oubliez pas que les ombres portées viennent rarement déposer leur silhouette sur des surfaces totalement et parfaitement planes comme les sols et les murs auxquels nous venons d'être confrontés. Voyons maintenant ce que les ombres deviennent lorsqu'elles ont affaire à des surfaces plus complexes.

L ES OMBRES APLATISSENT LES VOLUMES

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous allons voir que les ombres peuvent, sous certains points de vue, en arriver à aplatir des volumes bien réels. En dépit de leur immatérialité, ces surfaces sombres peuvent donner l'illusion fugace d'une réalité plate. Commençons par leur influence sur les plans verticaux.

PLAN VERTICAL
En cette image, deux pignons d'immeuble forment à l'évidence un angle droit. Il n'en reste pas moins qu'à cette heure de la journée et du point de vue où nous sommes placés, le sommet du pignon de l'immeuble situé à droite forme une oblique parfaitement rectiligne avec l'ombre qu'il porte sur le pignon de l'immeuble placé à sa gauche. C'est ainsi que les ombres peuvent aplatir les plans verticaux angulaires. Pour une analyse plus approfondie, voir
L'ombre du Plateau.

 

Photographie ambigue : Ombres alignées, Paris.

 

PLAN HORIZONTAL
Mais les ombres ne s'arrêtent pas en si bon chemin, qui se jouent encore des reliefs horizontaux. Ainsi, l'ombre portée d'une simple colonne en arrive à aplatir la succession d'angles droits que forment les marches et contremarches de l'escalier du Palais de Tokyo. En cette image, le coté gauche de l'ombre principale trace une oblique rectiligne le long du plan incliné de l'escalier. Mais, encore une fois, nous devons trouver le point de vue unique et particulier donnant lieu à ce phénomène illusoire. Car, en cette photographie, les trois autres contours d'ombre présents rendent bien compte de l'angularité des marches. Pour une analyse plus approfondie, voir L'escalier de Tokyo.

 

Photographie ambigue : Ombre d'escalier alignée, Paris.

 

LES SUPPORTS ÉCHELONNÉS DE L'OMBRE

L'importance des ombres est telle qu'elles peuvent tout autant travailler les formes (les élargir, les allonger, les déformer,...), remettre en cause les volumes (esquisser des solides sur des plans et aplatir les volumes réels), que s'attaquer encore à la représentation perçue ou photographiée de l'espace. Abordons le dernier domaine auquel les ombres, jouant de leur présence, produisent des phénomènes illusoires.

L ES OMBRES APLATISSENT L'ESPACE

Comme pour les volumes, les ombres se jouent tout autant de l'horizontalité de l'espace que de sa verticalité. De plus, même si les photos manquent, il est fort probable qu'elles en arrivent à narguer sa latéralité. Nous allons commencer par le plus difficile : à savoir comment l'ombre en arrive à aplanir sur un plan horizontal des éléments qui s'échelonnent dans la profondeur de l'espace réel.

PLAN HORIZONTAL
En raison de sa composition pyramidante, cette image n'est pas facile à comprendre au premier regard. Nous pourrions tout d'abord penser n'avoir là que des fuyantes se dirigeant vers le point de fuite situé dans le hors-champ supérieur de la photographie. Il n'en est rien. Si la base de l'ombre située à droite et la bordure du trottoir épousent bien l'horizontalité de l'espace, la bande médiane sombre n'est qu'une suite de poteaux verticaux et distants qui s'échelonnent dans la profondeur de la rue. Comment avons-nous pu, ne serait-ce qu'un instant, imaginer une bande horizontale ? Les ombres sont, encore une fois et pour deux raisons, les seules responsables. En premier lieu, la photographie a été prise sous un angle tel que les ombres portées au sol sont dans l'alignement exact des poteaux. En second lieu, ce même point de vue veut que le sommet de chaque ombre entre en contiguïté avec la base de la barre qui la précède. C'est ainsi que l'utilisation conjointe de l'alignement et du contact équivoque peuvent laisser croire que ces barres et leurs ombres ne font plus qu'un. Pour voir la réalité de cette même rue à la même heure sous un autre angle :
Les poteaux de la rue de Lille.

 

Photographie ambigue : Barres et ombres, Paris.

 

PLAN VERTICAL
Cette image a, elle aussi, été rangée avec les photos alignées. Car en déplaçant un tant soit peu le fut du réverbère, planté en arrière du muret sur la promenade supérieure, vers la gauche ou la droite, nous n'aurions plus le sentiment de l'allongement fictif de sa base. La verticale de l'ombre portée d'une branche d'un platane planté plus bas sur le quai de Seine poursuit, sans le savoir, la trajectoire du poteau. Mais, nous avons aussi un contact équivoque de surfaces, puisque le moindre intervalle entre la base apparente du réverbère et le sommet de l'ombre du platane aurait rompu l'illusion. Encore une fois, tant la coïncidence d'alignement de deux éléments distincts que la contiguïté apparente de deux objets distants, nous conduit à les placer sur un même plan pour en faire un seul et unique objet. En cela, nous pouvons supposer qu'une représentation du réel se suffit rarement d'un seul principe plastique de l'ambiguïté des relations spatiales pour donner lieu à illusion.

 

Photographie ambigue : Platane et réverbère, Paris.

 

Avec cette dernière photographie, nous retrouvons la problématique du Réverbère/Platane, puisque cette image a, elle-aussi, été classée avec les photos alignées. Mais là encore, sans l'alignement du pignon fuyant et de l'ombre portée sur la façade des garages qui nous font face, nous ne pourrions imaginer une continuité et, par là, une contiguïté des deux ombres : l'une propre (celle du pignon), l'autre portée, (celle du bâtiment qui se trouve dans le hors-champ arrière). Ainsi, tant en raison de l'alignement ambigu des trajectoires que du contact équivoque des deux surfaces qui en résulte, certains ne seraient pas amenés à voir ici un pignon continu unissant deux murs aux orientations distinctes. Si la problématique reprend, peu ou prou celle du Réverbère/Platane, pourquoi montrer cette nouvelle image ? Tout simplement parce qu'ici l'un des éléments qui participe à la contiguïté équivoque n'est pas directement présent dans le champ de l'image. L'ombre portée sur les garages provient de l'immeuble situé derrière le photographe ! Pour ceux qui voudraient voir la réalité des bâtiments sans la confusion apportée par les ombres : Les garages de Vincennes.

 

Photographie ambigue : Ombres alignées, Vincennes

 

CONCLUSION

Dès que nous les observons d'un peu trop près, les ombres, à la manière des autres éléments du monde se jouent de nous et nous trahissent. Mais, les photos présentées ici montrent que les trois mécanismes plastiques de l'ambigu peuvent, chacun à leur tour et à leur manière, participer à l'équivoque d'une ombre. Pourtant, à relire cette page une répartition des rôles apparaît. Ainsi, lorsqu'une ombre se présente seule dans notre champ de vision, la superposition équivoque devient le mécanisme fondateur de l'ambiguïté. En revanche, lorsque l'objet à l'origine de l'ombre portée est visible, l'alignement ambigu (bien souvent accompagné d'un contact illusoire) devient celui par qui l'ambiguïté des relations spatiales se met en place. Voilà, ce qui devait être dit a été dit.

NOTA BENE
Cette conclusion, apparemment si juste, serait beaucoup plus efficace et acceptable si la dernière photo présentée ci-dessus n'échappait à la règle, du fait du hors-champ de l'immeuble qui est à l'origine de l'ombre portée.

 

 

 

RETOUR AU SOMMAIRE

RETOUR À L'ACCUEIL