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"Déambulation des ambiguïtés"



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Octobre 2008

Déambulant sur la si mal nommée Promenade des arts, parfois appelée Coulée verte, vous pourriez au soleil couchant, passer, en un lent travelling latéral de promeneur dominical, par des perceptions successives et contradictoires d'un même élément, un simple conduit de cheminée qui pourrait bien vous en apprendre plus sur les lois régissant votre système perceptif que le dernier livre sur la perception que votre cerveau peine à comprendre et que vos yeux, usés et fatigués, se refusent à lire.

PREMIÈRE STATION
Cet ensemble de conduits n'est pas sans rappeler d'autres conduits aperçus rue du Chevaleret (voir Photo). Ici comme là-bas, momentanément arrêtés dans notre déambulation, nous pourrions imaginer que cet agglomérat de tuyaux longe la corniche du vieux bâtiment pour monter ensuite le long du pignon de l'immeuble récent, afin d'en épargner la surface et aller cracher leur fumée noire et nauséabonde plus haut, plus loin : dans l'atmosphère où la saleté ne se voit pas.
Pourtant, nous sommes en présence d'un alignement équivoque, qui veut que le parallélisme apparent et illusoire des conduits et de la corniche laisse croire à une orientation commune dans l'espace de ces deux éléments, qui, comme nous allons le découvrir en poursuivant notre déambulation, n'ont rien en commun.

 

Conduits-1

 

SECONDE STATION
C'est ainsi que poursuivant notre progression de bipède peu pressé, nos hypothèses perceptives se voient mises à mal. Car si la fonction des ces tubulures étai bien celle que nous avions imaginée, leur direction est tout autre : ces conduits qui montent en oblique vers le pignon à partir des cols de cheminée du vieux bâtiment ne peuvent et ne pourront jamais suivre un trajet parallèle à sa corniche, sa gouttière ou même sa toiture.
L'alignement plastique de certaines lignes à la surface de la photographie était bien responsable des errements de notre jugement. Mais, à la différence de l'alignement équivoque habituel qui, en faisant se poursuivre des lignes différentes le long d'un même tracé, donne l'illusion de les poser sur un même plan en dépit de leur éloignement (voir l'
Escalier de Bercy) ou de les orienter dans une même direction malgré leur angularité (voir le Hangar), nous avons là un alignement par parallélisme. C'est en constatant le parallélisme graphique des conduits de cheminée et de la corniche de l'immeuble, que nous sommes amenés à imaginer une direction commune dans l'espace pour ces deux éléments.

 

Conduits-2

 

TROISIÈME STATION
À cette nouvelle station, aucune surprise ne peut plus nous atteindre. Ayant déjà vu, mais surtout compris, la disposition réelle des tubulures fumeuses et enfumées, nous ne saurions être leurrés par le deuxième principe plastique de l'ambiguïté des relations spatiales : la contiguïté équivoque. Car, de ce point de vue particulier, tous les cylindres semblent, en dépit de leur torsion, être en contact. Ainsi, un promeneur qui tournerait pour la première fois son regard vers ces tuyaux, pourrait, à cet endroit précis de sa déambulation, être légitimement trompé, croyant être en présence de l'accolement sans faille d'une succession de tuyaux parfaitement contigus. De même que d'autres, avant lui et après lui, auraient pu ou pourraient été leurrés par la contiguïté équivoque de la
Croix du lac de Vassivière.

 

Conduits-3

 

QUATRIÈME STATION
Enfin, si nous avions commencé notre parcours en ce lieu, nous aurions été confrontés à la troisième catégorie plastique de l'équivoque des relations spatiales : la superposition ambiguë. Placés là, nous ne voyons plus qu'un seul tuyau, qui recouvre et masque à la vue l'ensemble de ses semblables. Nous avons donc là une superposition des plus simples qui soient : le recouvrement d'une forme éloignée par une forme proche. Mais ce recouvrement ayant été utilisé depuis l'antiquité pour exprimer la profondeur, comment pouvons-nous en arriver à ressentir une équivoque spatiale ?

 

Conduits-4

 

Le recouvrement présenté ci-dessus se distingue en fait de celui que nous sommes amenés à rencontrer en chaque regard que nous portons sur le monde et que les peintres de vases grecs se sont empressés de reproduire. Ainsi, la grille qui masque une partie de la pelouse que nous apercevons entre ses barreaux, l'immeuble cachant un morceau du ciel qui le dépasse et l'entoure, la voiture qui oblitère la portion de bitume sur laquelle elle est arrêtée,... À la différence des chevauchements, superpositions et recouvrements partiels, auxquels nous sommes habitués et qui se répètent à l'infini en chaque image que nous avons du monde, en ce détail précis un élément recouvre totalement une suite d'éléments ayant une même forme, mais aussi une même fonction. Cette superposition là est équivoque en ce qu'elle arrive à nous induire en erreur sur la configuration spatiale des éléments réels. Ainsi, ceux qui apercevraient pour la première fois ce tuyau de ce point de vue là pourraient penser que l'ensemble des conduits verticaux perdus dans l'ombre du pignon de l'immeuble proviennent d'un seul conduit oblique, alors qu'il n'en est rien. Cette interprétation se révélera fausse, lorsque le quidam poursuivant sa promenade dominicale et digestive aura un autre point de vue donnant lieu à une perception plus proche de la réalité : une réalité faite de conduits successifs et parallèles montant vers le ciel azuréen pour y cracher, en cet instant vespéral, leur fumée de carbone gris vaporeux.

CONCLUSION
C'est ainsi que, portant notre regard sur un seul et même objet et par une déambulation continue, nous avons successivement été affrontés aux trois principes plastiques de l'ambiguïté des relations spatiales. Cette situation, qui pouvait paraître relever de la pure théorie ou, pire encore, de l'élucubration d'un névrosé obsessionnel de basse caste lorsqu'elle a été évoquée dans
Les trois points de vue ambigus sur le monde, vient maintenant s'incarner dans le réel, ou, pour le moins, dans sa perception figée et monoculaire.

 

 

ADDENDUM
D'autres photos ont déjà donné lieu à des déambulations ambiguës mais sans jamais atteindre les trois catégories plastiques de l'ambiguïté de la représentation spatiale. Vous pouvez ainsi aller regarder deux contiguïtés ambiguës d'un même élément : la
déambulation d'un panneau Darty, ou deux autres contiguïtés, tout aussi équivoques, d'une déambulation au musée de la Serrure.

PAGE SUIVANTE : Ambiguïtés successives de contacts équivoques

 

 

 

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